Human Fiction

Action – Creation – Critique

Les Classici-spettacoli, un nouveau divertissement ?

Vivre une Saint Valentin à travers la fiction amoureuse la plus célèbre de la littérature italienne, celle du poète Dante Alighieri (1265-1321) avec la sublime Florentine du nom de Beatrice, était à portée de tous les amoureux en quête de sensations fortes, grâce à la réalisation sur trois sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO : un itinéraire théâtral dans l’imaginaire dantesque par une équipe de techniciens spécialisés dans les spectacles publics. Produit par l’association organisatrice d’événement Tappetovolante S.r.l 1, ce spectacle a eu lieu dans la province de Salerne (Campanie), dans les célèbres grottes d’Angelo di Pertosa, à la chartreuse de San Lorenzo di Padula, et au château d’Arechi, hauts lieux du tourisme dans la péninsule italienne. Ainsi, les amoureux ont pu revivre la traversée supraterrestre du poète florentin à travers l’Inferno, le Purgatorio et le Paradisio, périple au cours duquel ils ont pu admirer des scènes de lumières et d’acteurs reconstituant l’univers poétique décrit par Dante dans les trois Cantiche (le triptyque formant le long poème de cent chants) connu sous le titre de Divina Commedia (composée entre 1304 et 1321), œuvre monumentale, authentique chef-d’œuvre de la poésie italienne et européenne du xiiie siècle.

Dans l’Enfer des grottes d’Angelo di Pertosa, le public (par groupes de trente-cinq personnes) traverse les neufs cercles qui renferment les damnés, lieux dépeints dans la Commedia comme un véritable gouffre infernal de cercles concentriques qui se rétrécissent à mesure qu’on s’enfonce vers le centre du globe où gît Lucifer, emprisonné dans la glace. Conduit par un acteur déguisé en robe rouge dont la tête est couronnée de laurier (Dante est affublé ainsi dans les gravures du XIXᵉ siècle, en particulier dans celles du peintre et graveur Gustave Doré), le groupe en écoutant la récitation des vers les plus célèbres de l’Enfer progresse sur une barque dirigée par Charon, à la rencontre des principaux personnages que Dante croise sur son chemin au cours de son voyage dans les viscères terrestres : les voyageurs retrouvent les poètes, Homère, Horace et Ovide ; Paolo Malatesta et Francesca da Rimini, célèbre couple dévoré par les flammes de la passion amoureuse ; les diables qui tourmentent leurs prisonniers dans les malbolges (cavités) ; le comte Farinata degli Uberti, chef du parti des gibelins, ennemis des guelfes (Dante, en tant que guelfe, travaillait à mettre un terme au conflit qui les opposait et plongeait la cité de Florence dans une guerre civile perpétuelle). Il rencontre aussi le poète stilnoviste Guido Cavalcanti (ami de jeunesse de Dante) ; l’érudit Brunetto Latini (maître de Dante, qui a introduit la culture lettrée française dans les scuole florentines) ou encore les papes Nicolas III, Clementini V et Bonifacio VIII (ennemis juré du poète, ce dernier a contribué au renversement du gouvernement guelfes de Florence, qui a eu pour conséquence l’exile des priori en 1303, groupe politique au sein duquel Dante occupait la charge d’ambassadeur). Après cette traversée dans les boyaux de la grotte de Pertosa à la rencontre de ces personnages condamnés à la damnation, les plus courageux ont poursuivi le spectacle dans la plus grande chartreuse d’Europe, celle de San Lorenzo di Padula, située dans la vieille ville de Salerne. Grâce à son architecture intérieure constituée de niches et de longues allées à colonnades, la chartreuse San Lorenzo a permis la reconstitution du parcours de Dante à travers l’anti-Purgatoire et la montagne du Purgatoire, qui sont divisés en sept corniches concentriques à travers lesquelles des acteurs jouent les pénitents et les rédempteurs.

Au cours de ce deuxième parcours, Dante conduit le public à la rencontre des principaux personnages évoqués dans le Cantique du Purgatorio : Caton d’Uticense, gardien du Purgatoire ; les cortèges d’âmes pénitentes ; le prince Manfredi Ier de Sicile ; le poète latin Stace ; le troubadour Sordello de Mantoue, devant lequel Dante prononce sa fameuse invective contre l’Italie ; Forese Donati (qui fut le compagnon de débauche de Dante) ; et le poète Siculo-toscan Bonagiunta Orbicciani, qui cite la canzone de Dante « Donne ch’avete intelletto d’amore », poème emblématique de la poésie « nouvelle » à laquelle Dante répond par la formulation poétique de Dolce Stil Nuovo, puis en énonce les principes pour revendiquer la paternité de ce nouveau geste lyrique. Au terme du parcours, le public rencontre pour la première fois Beatrice, vêtue de la robe de la pureté angélique. Désormais « Puro e disposto a salire le stelle », le poète et son groupe peuvent commencer l’ascension céleste sur les remparts du château d’Arechi de Salerne, dernier acte du spectacle. Dans ce troisième et ultime cantique du Paradisio, Dante accompagne les spectateurs à travers les huit cieux, peuplés d’âmes en voie de rachat et de personnages brillants de sainteté : les « fideli d’amore » Charles Martel et Cunezza da Romano ; des théologiens célèbres dont San Tommaso d’Aquino, San Francesco di Assisi et San Benedetto ; des chevaliers des croisades et des héros de chansons de geste et les anges du Christ. Enfin, la lumière de l’Empyrée vient inonder la scène, où notre poète et son groupe fidèle ont désormais atteint la béatitude céleste pour toujours.

Sans titre, par Justin Fucci

Ce spectacle d’une durée de quatre heures, est produit par la société organisatrice d’événements culturels Tappetovolante S.r.l, l’une des plus célèbre d’Italie, qui chaque année, propose aux communes de Campanie des théâtres visuels et sonores sur des scénarios reprenant les grands mythes et légendes de la péninsule, l’histoire romaine, ou la culture littéraire classique, dont i Divini Viaggi di Dante est la création la plus audacieuse. Depuis sa création en juin 2005, ce spectacle a attiré plus de 150 000 touristes, succès qui permit à la région de revaloriser des sites historiques et antiques, mais également des sites naturels, comme les grottes de Pertosa, classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. La société organisatrice veut ses spectacles accessibles en termes de tarifs, et tient à accueillir aussi bien les touristes que les habitants des communes et leurs enfants. En leur proposant des « week-end d’arte », les enfants peuvent bénéficier de visites spéciales dans le cadre scolaire (l’offerta didattica), accompagnés ainsi de leur professeur de littérature pour découvrir l’œuvre dantesque d’une manière plus « attrayante », selon les dires du réalisateur Domenico M. Corrado. L’objectif des organisateurs est de rendre plus attrayant et amusant le rapport des personnes avec les œuvres classiques souvent oubliées depuis l’école. Ces œuvres transformées en spectacle en ressortent ainsi plus neuves, et au goût du public actuel, qui recherche davantage de sensations fortes. Le slogan de la société Tappetovolante S.r.l est d’ailleurs l’expression directe de cet objectif de spectacularisation de la culture : « La cultura non è mai stata così accattivante » (la culture n’a jamais été aussi attrayante). Grâce à une équipe de professionnels et de gros moyens techniques, le réalisateur a fait installer sur les trois sites touristiques de la commune de Salerne un dispositif scénique constitué d’acteurs, de danseurs, de musiciens, lesquels sont accompagnés de projections vidéo, de montages sonores, de jeux de lumière, et même d’œuvres d’art contemporaines d’artistes plasticiens, appareillage qui a de quoi étourdir les sens du spectateur. En 2013, à l’occasion de la Saint Valentin, M. Corrado et son équipe ont choisi un spectacle davantage axé sur l’amour légendaire entre le poète Dante et Beatrice, amour que le poète transcrit dans sa Vita Nuova, avec un lyrisme puissant et lumineux qui n’a de pareil dans la poésie lyrique du xiiie siècle. Les journalistes présents ce jour-là, traitent uniquement, dans leur article, de la mise en scène d’un baiser entre Dante et une jeune femme jouant le rôle de Beatrice, et s’empressent à conclure qu’une limite morale de la poésie florentine du Trecento a été franchie avec cette représentation physique de l’amour 2, qui n’est que suggéré par Dante dans son œuvre. Cela témoigne de la simplification scénaristique du spectacle, dont les clichés et stéréotypes constituent les seules bases, évacuant toute la complexité de la conception de l’amour chez Dante et les poètes stilnovistes. Le jeune poète et la jeune femme qui se retrouvent pour s’enlacer et s’embrasser, est un hommage à tous les amoureux, explique le réalisateur Domenica M. Corrado, car il est le « couple symbole de la littérature italienne ». Ainsi, la culture classique serait plus « attrayante » en célébrant uniquement un amour à l’effet spectaculaire. La culture classique est de cette manière davantage commercialisée et commercialisable, car réduite en cliché. Une nouvelle fictionnalité vient recouvrir celle de l’œuvre originale, en la masquant d’une nouvelle couche fictionnelle déformant l’œuvre et ses caractéristiques pour la rendre conforme aux exigences des producteurs et des consommateurs actuels, elle devient ainsi l’œuvre d’une culture où prime le divertissement. À cet égard, le sens étymologique du terme « divertissement » prend ici tout son sens : du latin divertere, ce terme exprime l’action de détourner de quelque chose, notamment des choses sérieuses, et le terme « spectacle » est l’un de ses synonymes. Dans ce sens, cette nouvelle adaptation du poème dantesque peut-être l’exemple type des classici-spettacoli, des œuvres de culture dont la richesse et la complexité sont impunément détournées au profit de l’industrie du spectacle et de son public.


  1. Voyez le site de la société organisatrice d’événements culturels Tappetovolente S.r.l (consulté le 23 janv. 2014). 

  2. Pour comparaison, voyez Luigi Martino, « San Valentino, cade il taboo del dolce stil novo : Dante e Beatrice si baciano », Giornale del Cilento (Salerno, consulté le 20 janv. 2014) et Luca Paolo, « Dante bacia Beatrice…ma solo per San Valentino », La Repubblica (Napoli, consulté le 23 janv. 2014). 

By Clément Fucci, on May 8, 2014. Top.

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