Human Fiction

Action – Creation – Critique

Le Héros de film d’action ne mange pas, première partie

Eh oui, il est fort probable que vous n’ayez jamais entendu les mots « bacon » (bayeconne) ou « tarte au citron » dans les purs films d’action, ou ceux qui en utilisent les codes. C’est un constat que j’ai pu faire, et qui, aujourd’hui, me paraît être comme un étonnant, eh oui, pour le moins, critère déterminant d’un genre, mais aussi un parti pris dans la dynamique générique de films multigenres, de sorte que les films qui incorporent le genre « action » ne font pas manger leurs héros ou jouent de ce code.

Nous ne pourrons passer aux cribles tous les films existants pour vérifier la validité de notre hypothèse, et c’est pourquoi nous ferons appel à votre mémoire de spectateur. Mais nous déroulerons tout de même des exemples qui permettront de comprendre comment ce fait de fiction étrange est l’occasion que d’autres choses se fassent au-delà du simple fait de raconter une histoire, du simple fait de manger. Nous parlerons ainsi des multiples effets possibles autour de ce phénomène de fiction.


Le film d’action est défini par la Wikipédia (la seule source sur Internet qui en parle) comme « un type de film qui met en scène une succession de scènes spectaculaires souvent stéréotypées (courses-poursuites, fusillades, explosions…) construites autour d’un conflit résolu de manière violente, généralement par la mort des ennemis du héros. » 1 Cette définition simple décrit ce qui permet aux spectateurs de savoir à quoi s’attendre lorsqu’ils voient écrit le mot « action » accolé au genre d’un film. De sorte que l’horizon d’attente découlant du genre « action » est clair et concis, et parfois aussi sans surprise. Les scènes sont en effet stéréotypées, mais les mondes ou univers dans lesquels elles peuvent être « mises en scène » sont tellement nombreux que tout semble parfois gagner en nouveauté, jusqu’à nous faire oublier leur répétition. On pense à The Avengers et Man Of Steel qui mêlent action, fantastique et science-fiction et offrent aux yeux des courses-poursuites impressionnantes, des fusillades titanesques et autres affrontements physiques épiques.

Mais restons dans des mondes « réalistes ». Les films Crank2 et The Bourne Ultimatum3 ont cela de commun que ce sont des films hybrides ou multigenres et qu’ils suivent notre principe du film d’action qui consisterait à ne pas manger. Ils en reprennent donc les codes (ses stéréotypes), mélangés à d’autres codes (ceux des autres genres). Crank est un film d’action et thriller, The Bourne Ultimatum mélange action, thriller, aventure et espionnage.

Cependant, parlant de ces codes, nous avons pointé seulement un type de contenu : les stéréotypes qui sont un type de scène particulier, lié à l’univers de l’action (son atmosphère). Mais il y a aussi une façon de filmer, qui doit être propre à susciter cet aspect spectaculaire qui tient en haleine et scotche 12 % 4 des Français à leur fauteuil.

The Bourne Ultimatum

The Bourne Ultimatum

The Bourne Ultimatum est une longue course-poursuite, qui, esthétiquement, a recours aux codes décrits par Matthias Stork 5 dans ce qu’il appelle le « cinéma du chaos », en opposition au cinéma classique commercial (celui des blockbusters) du xxe siècle. Ainsi, la caméra est hyperactive (c’est la shaky camera, ou « caméra secouée ») et les scènes sont surchargées. Il parle d’une « esthétique fusil à pompe ». Les coupes sont multipliées, les plans resserrés et enfin la clarté spatiale et scénaristique des scènes d’action semble n’importer que peu. Pour dire que Jason Bourne n’a ni le temps, ni le besoin de manger. Il ne s’arrête que lorsqu’il est sur le point de tirer sur quelqu’un au sniper, en planque.

The Bourne Ultimatum

*Crank*

Crank reprend aussi ces codes esthétiques du chaos, mais d’une façon moins systématique que dans The Bourne Ultimatum, et en y ajoutant une touche plus classique du film d’action, qui prend le temps de se reposer. Mais le film met aussi en scène une longue course-poursuite effrénée, cependant contre la mort cette fois-ci. Chev Chelios, empoisonné par un ennemi, ne doit surtout pas rester immobile. C’est le comble du film d’action. S’il ne bouge pas, il meurt, ainsi lui faut-il stimuler son adrénaline pour empêcher le poison de provoquer un arrêt cardiaque. Et rien ne pourra l’arrêter dans sa quête de l’antidote : drogue, sexe, baston, et j’en passe. La frénésie du héros confine parfois à la folie furieuse. Même s’il possède une dimension thriller d’après Allociné, selon nous, c’est l’action qui prédomine, et qui est porté à son comble dans cette course-poursuite aux enjeux simples et efficaces durant laquelle le héros n’a ni le temps ni le besoin de manger, comme le veut le genre. 6

*Crank*

Ainsi donc, les héros de film d’action ne mangeraient pas. Et, selon moi en plus, la représentation du repas serait un critère discriminant du genre du film d’action. Là où les héros ne mangeraient pas, il y aurait film d’action, ou plutôt, il y aurait « action », au sens d’une représentation spectaculaire, très rythmée et généralement violente.

Ça veut dire quoi, « manger » ?

Le cinéma européen de fiction montre, décrit et parle abondamment des repas parce qu’il se fait et se reçoit dans une culture où le repas, doté d’un ensemble de règles et de codifications (c’est à dire d’une « grammaire »), constitue un système de langage et un rituel social. On sait en effet que les pratiques alimentaires sont au centre de l’identité culturelle et qu’elles constituent un langage : l’ordre alimentaire exprime les rapports à soi-même et aux autres, situe le mangeur, classe les animaux et les végétaux, structure l’espace et le temps… De plus, à l’intérieur de l’ordre culinaire complexe de la société européenne contemporaine, le repas constitue un système de langage : chaque réalisation de table met en jeu des classifications alimentaires, des règles intrinsèques d’ordonnancement, de composition ou de compatibilité et des règles extrinsèques liées au temps, au lieu, au contexte interpersonnel ou social. Les films utilisent et agencent, dans leurs modes de représentation et de discours propres, dans leurs histoires particulières, des éléments de ce système. 7

Manger peut donc vouloir dire beaucoup de choses. Mais ce que nous noterons seulement, c’est que le fait de manger, le repas, sa représentation, est devenu au fil du temps un motif récurrent dans les différents arts, parfois discriminatoire esthétiquement, qui possède une longue tradition dans l’iconographie, la littérature et le cinéma 8.

En ce qui nous concerne, il est bon de rappeler comment, dans la réalité, la nourriture est vitale pour l’Homme, qu’ainsi ce dernier est voué à devoir manger tous les jours (avoir, ou trouver cette nourriture) pour ne pas souffrir, mourir et disparaître. C’est un impératif naturel qui, peut-être, fait tellement partie de notre quotidien, de nos habitudes, que l’on ne le questionne même plus.

Notons simplement en plus que le repas est l’occasion évidemment de manger (se nourrir), mais aussi de discuter, de partager, de communier (repas de famille, repas d’affaires, repas entre amis ou d’amoureux, etc.) Il existe ainsi une multitude de sortes de repas que la fiction peut représenter, qui sont parfois et même souvent l’occasion qu’autre chose se passe, quelque chose en plus que le simple fait de manger.

On a tous par exemple en tête ces scènes de repas de famille « hollywoodienne », à la Thanksgiving (repas sacré rituel), et ses grâces qui sont prétextes à des clichés ou à toute sorte de dialogues. On pense à la parodie des grâces version tuning dans les films de la saga Fast and Furious (rangés dans la catégorie pure action, ou mélangée au thriller et au policier suivant les épisodes). Comme ce sera le cas pour d’autres exemples plus tard, cette scène de repas est autre chose qu’un simple repas, dans le sens où les joyeux convives ne mangent pas vraiment parce qu’ils ont faim ou ont besoin de manger. Cette scène marque un moment particulier de bonheur collectif, de célébration de leur petite communauté à travers le regroupement autour d’un barbecue, symbole du repas entre amis ou entre voisins et même simplement repas typique entre convives qui s’apprécient, couramment utilisé au cinéma. On pense aussi à l’épisode catastrofarcesque de Mr Bean et la dinde 9.

En somme, suivant les genres de film et les contextes qu’ils mettent en place, l’acte de se nourrir aura des significations différentes. Pour la survie par exemple, pour se distinguer socialement, pour marquer un certain mode de vie, ou encore, comme nous allons le voir dans le prochain article, pour marquer et définir une identité.

À suivre…

Ceci est l’épisode 1 de 4 dans « Le Héros de film d’action ne mange pas ». Rendez-vous le 12 juin pour l’épisode 2.


  1. « Film d’action », Wikipedia, consulté le 2 avril 2014. 

  2. Hyper tension en VF

  3. La Vengeance dans la peau en VF

  4. Marjorie Navarro, « La Comédie : le genre de films préféré des Français », mingle Trend, consulté le 22 avril 2014. 

  5. Philippe Vion-Dury, « Comment les blockbusters ont troqué les codes de l’action pour le chaos », Rue89, consulté le 23 avril 2014. 

  6. Pour en savoir plus sur la course-poursuite comme motif de fiction au cinéma notamment, vous pouvez consulter la thèse de Philippe Marcel, de l’université Sorbonne nouvelle (Paris III). 

  7. Geneviève Sicotte, Les Scènes de repas dans le roman de la seconde moitié du xixe siècle français, consulté le 22 avril 2014. 

  8. Je vous invite, si cela vous intéresse, à consulter les sources suivantes pour en savoir plus : [J. Cunéot], Histoire de repas : leur représentation à travers les siècles, consulté le 25 avril 2014 ; Raphaëlle Moine, Représentations et fonctions des repas dans le cinéma européen de fiction des années 30 aux années 80, consulté le 25 avril 2014 ; Geneviève Sicotte, « Une petite histoire du motif du repas au xixe siècle », Textyles, consulté le 25 avril 2014. 

  9. On pensera aux scènes dans les comédies notamment, où les personnages vont faire les courses (au supermarché, au drugstore, à l’épicerie), où ils vont préparer à manger (dans leur grande cuisine, en buvant un verre de vin rouge). Le héros de film d’action ne prépare pas à manger, lui, et dans ses films les magasins servent de lieu pour des braquages ou des affrontements. 

By Bastien Houriez, on May 22, 2014. Top.

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