Human Fiction

Action – Creation – Critique

Défendre et définir la fiction

Quand nous avons fondé Human Fiction, nous avons décidé que notre seule limite serait le thème de la fiction. Nous voulons écrire, débattre et réfléchir sur la fiction, ainsi que sa place dans nos vies. Quelle signification la fiction a-t-elle pour nous dans un monde tant obsédé par « le réel », ou la recherche d'une vérité objective, scientifique, et basée sur des faits ?

Pendant les dix dernières années, nous avons vu beaucoup trop de télé-réalité (dont beaucoup d'émissions dépassent la réalité pour la majorité d'entre nous), et même mon université actuelle a changé son nom pour devenir une « université des Sciences humaines et sociales », laissant tomber l'intitulé « Lettres et arts ». C'est-à-dire selon cette appellation, ce qui se passe sur le campus doit obéir à des règles de la méthode scientifique, et surtout de garder l'obejectivité. Il doit traité des choses qui peuvent être établi scientifiquement. Le chanteur d'Oasis, Neil Gallager affirme préférer lire l'Histoire à la fiction, car, pour lui, il est plus intéressant de savoir ce qui s'est passé « vraiment ». Lorsque la réalité peut parfois être plus étrange que la fiction (comme on dit), qu'est-il advenu de l'imagination ? De plus, qu'est-ce qu'on fait quand ce qui s'est « vraiment passé » n'est pas clair, ou peut être vu de plusieurs manières différentes ?

En tout cas, un grand défi pour notre magazine est de définir ce qu'est la fiction. Si nous voulons publier des travaux sur la fiction, on devrait bien tenter d'établir ce que c'est, non ? Une vaste et inexacte première définition serait pour certains, « tout écrit qui n'est pas vrai ». Autrement, nous pouvons prendre la définition du dictionnaire (ici l'Oxford Dictionaries Online) : ce serait d'abord de la littérature écrite (« surtout des romans » ? nous est-il précisé), « avec des événements et des personnes imaginaires ». Ensuite, quelque chose « d'inventé ou de faux ». Dire qu'un couple « maintient la fiction d'un mariage heureux » serait une manière polie de dire que leur mariage est un mensonge. Dans ce cas, c'est un mensonge arrangeant, qui prend forme d'une histoire continue, qui rend la vie du couple stable, ou au moins la fait paraître ainsi aux autres. Lorsque la fiction peut être l'acte d'écrire une histoire, en anglais (aussi bien qu'en français, d'ailleurs), on utilise le mot « fiction » pour parler de la tromperie, dont des récits dans la vraie vie qui sont attrayants et ainsi facilement maintenus.

Cette définition relève l'un des enjeux qui concernent la façon dont on perçoit la fiction : quand l'auteur d'une fiction est franc sur la nature irréelle de son histoire, le lecteur se contente d'apprécier l'histoire en soi. Il cherche des ressemblances à sa propre expérience dans le récit, normalement sans demander que les événements soient des choses qui se sont « vraiment passées ». En revanche, un récit faux, mais pris pour réel ou présenté comme vrai, est une déception, quelque chose dont il faut se méfier ou à corriger. Si des politiciens font des promesses et que celles-ci s'avèrent être fausses, nous sommes rapidement déçus. Le métier d'historien consiste en la mise en lumière de nouvelles recherches corrigeant diverses erreurs dans le récit accepté du passé. Ce que nous pensons de la fiction dépend des intentions de l'auteur. Lorsqu'on peut appeler tout ce qui est un récit construit des événements une « fiction », si l'auteur cherche à écrire de l'Histoire avec un grand H, en rétablissant la suite des événements du passé et leur donnant du sens, l'étiqueter une fiction peut mettre l'auteur mal à l'aise, à cause de leur recherche de l'objectivité.

Il est possible de voir la fiction partout si on la définit comme un récit construit. Tout écrivain, qu'il soit historien, scientifique, journaliste, ou auteur de littérature, a ses biais de conception, qui peuvent influencer le cadre de ses écrits. Comme on ne peut jamais redire tout ce qui s'est passé dans un certain lieu ou moment, il faut faire un tri, quoi qu’on fasse, de l'Histoire ou de la littérature1. Pour préciser, on pourrait définir de la fiction littéraire comme quelque chose de construit exprès pour montrer un point de vue en particulier. En même temps, la littérature n'a pas toujours été définie comme quelque chose de subjectif ou qui maintient des a priori. Durant le Siècle des Lumières, et même le xixe siècle, des écrivains et des critiques comme Jean-Jacques Rousseau ont vu la littérature et la fiction comme un moyen de réfléchir et d'établir des vérités qui ne peuvent pas être atteintes par des faits, ou d'imaginer des mondes idéaux.

Ensuite, il reste la question du support. La fiction existe-t-elle uniquement à l'écrit ? Bien sûr que non, elle peut être dans un film ou une pièce de théâtre. Elle n'est même pas obligée d'inclure du texte. La fiction peut être de l'art visuel —je pense à La Liberté guidant le peuple, le tableau français où la liberté mène les soldats à travers la bataille avec un drapeau et un fusil. Il sert de métaphore pour la liberté qui invite le peuple à continuer à se battre ; il n'est pas un portrait littéral d'une femme qui perd sa robe sur le champ de bataille. Ailleurs que dans la peinture, la plupart des jeux vidéo ont lieu dans des mondes imaginaires et ont des personnages inventés. Peut-être même des blogs sont faux, avec des auteurs qui intègrent une identité fictionnelle comme un acteur jouerait un rôle. On ne peut pas oublier non plus Ziggy Stardust, la star de rock tragique de David Bowie.
Ce sont des questions générales autour desquelles nous allons réfléchir, afin d'établir ce que nous acceptons comme fiction. Tous nos auteurs sont libres d'être d'accord, d'être en désaccord, ou de développer comme ils le voudront. Nous ne sommes pas là pour établir des règles absolues, mais, au contraire, pour entamer une conversation qui devrait se voir dans beaucoup de ce que nous publions ici. La fiction est un concept large qui, à mon avis, implique un récit imaginé, construit, une histoire qui inclue des personnages qui souvent se développent dans le temps, peu importe le support ou style. Mais peut-être n'êtes-vous pas d'accord.

Je vous laisse avec cette citation de Guy de Maupassant, qui vient de l'introduction de son roman Pierre et Jean : « Un critique intelligent devrait, au contraire, rechercher tout ce qui ressemble le moins aux romans déjà faits, et pousser autant que possible les jeunes gens à tenter des voies nouvelles » 2. On peut chercher de nouvelles façons de raconter des histoires, ou regarder les anciennes avec de nouveaux yeux.


  1. « Raconter tout serait impossible, car il faudrait alors un volume au moins par journée, pour énumérer les multitudes d'incidents insignifiants qui emplissent notre existence. Un choix s'impose donc —ce qui est une première atteinte à la théorie de toute la vérité. » —Guy de Maupassant, Pierre et Jean, 1982, Gallimard, p. 51. 

  2. Ibid, p. 47. 

By Laura Deavers, on June 5, 2014. Top.

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