Human Fiction

Action – Creation – Critique

Le Héros de film d’action ne mange pas, deuxième partie

Dis-moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es

Dans la fiction, là où souvent tout a nécessairement un ou même plusieurs sens, la nourriture serait donc marqueur social, indicateur d’un certain statut, d’une certaine identité (cela participe de l’idée que, dans la fiction, les détails ou même toutes données percevables ne sont jamais gratuits ou anodins, ou alors leur fonction est particulière). Par exemple, il y aurait la nourriture du pauvre (frites dans la brasserie du coin) et celle du riche (caviar dans le grand restaurant de l’avenue). Celle de l’homme pressé, ou jeune et dynamique (fast-food, malbouffe ; c’est le cas aussi des personnages de policiers survitaminés qui mangent sur le pouce), celle du gourmand (la nourriture en quantité ; ce serait Homer, le « glouton » des Simpsons), celle de l’obèse (aliment gras et en quantité ; ce serait encore Homer), celle du maigre (qui ne mange pas ou presque pas ; l’insomniaque maigrelet joué par Christian Bale dans The Machinist), du mince (qui ne mange pas beaucoup ou juste comme il faut), ou encore les personnages de ceux qui mangent mal. Il y a aussi le fameux exemple de ces mangeurs « nihilistes » dans La grande bouffe qui mangent jusqu’à la mort.

Ainsi, la liste serait longue si nous la voulions exhaustive, et contentons-nous alors de noter que la qualité et la quantité de la nourriture consommée, ainsi enfin que l’intention narrative derrière l’acte de manger (pourquoi le personnage mange-t-il et qu’est-ce que cela signifie ?) participent de la construction de ce personnage, et révèle ou finit de dire ce qu’il est et qui il est.

Les identités n’existent et ne vivent que dans des univers, des mondes, et ces derniers, comme nous allons le voir, peuvent être marqués, signifiés, ou encore construits à travers la nourriture. Elle est alors symbole de l’univers dans lequel les personnages évoluent, ou indice qui constitue cet univers. C’est la « bouffe » des prisons hollywoodiennes, ou aussi, celle qui va nous intéresser présentement, la nourriture dans The Matrix.

The Matrix

The Matrix

C’est donc cette fameuse bouillie blanche et dégoûtante, mais aux propriétés nécessaires pour subvenir aux besoins du corps. Et non ceux du goût, faut-il le rajouter, ce dernier étant lié à la notion de plaisir et de civilisation « moderne ». On pense ainsi à la fameuse scène du steak appétissant dans laquelle Cypher, le traître, fait bonne chère tout en sachant qu’il ne s’agit que d’une illusion. Parfois, le faux a si belle apparence et les apparences ont si bon goût, alors que la vérité…

The Matrix

Notons ainsi que The Matrix, estampillé dans les genres action et science-fiction, incorpore des éléments du film d’action (la course-poursuite, l’affrontement physique ou armé, etc.), et fait de la nourriture un indicateur dont la signification dépasse sa simple réalité matérielle au sein de la fiction. En somme, elle n’est pas que de la nourriture, mais un moyen (parmi d’autres) de construire les deux mondes (réalité – illusion) qui coexistent. C’est un moyen de les signifier, d’en donner une caractéristique différentielle (steak ou bouillie). Et ainsi, ce serait comme si les personnages de The Matrix ne mangeaient pas réellement de la nourriture, mais un signe. De même que Cypher ne mange que l’idée d’un steak, du fait que tout le processus physiologique en jeu dans le fait de manger n’est qu’un simulacre dont on ne sait si son corps réel, devenu pile humaine, en retire une quelconque satisfaction.

Mais alors qu’est-ce qui vient remplacer la signifiance engendrée par la nourriture chez les héros de film d’action ? Comment acquièrent-ils leur identité ? En ont-ils seulement une d’identité ? Évidemment que oui. Ils sont « quelqu’un » à l’intérieur de la fiction, ils ont un caractère, une façon de se comporter, ils sont en couple, ont des enfants, ou sont célibataires, ils ont une vie, un être au monde fictionnel. C’est cela qui fait leur identité. Et enfin, s’ils viennent à manger, cela aura une autre signification que celle de combler un manque. Mais d’ailleurs…

Quand est-ce qu’on mange ?

Eh bien, quand on a le temps !

En effet, on pourrait émettre l’hypothèse que nos héros d’action mangent pendant les ellipses. Mais ce serait n’importe quoi. Ce qu’il se passe dans les ellipses a souvent, voire toujours, un écho sur et dans les scènes à venir, de sorte que si le héros avait mangé, nous en verrions une trace. Ce qui n’est jamais le cas. Pure spéculation, donc.

L’ellipse dans le film d’action est surtout un moyen de donner du rythme à la narration, d’éviter la répétition, la linéarité, l’ennui (l’action fuit l’ennui, elle en est le contraire), sous forme par exemple d’un réalisme qui consisterait à filmer non-stop. Ainsi, il n’y a tout simplement aucune trace de nourriture dans les films d’action, ou alors pour marquer la différence des autres personnages. Du point de vue de l’économie du récit de l’histoire, c’est une façon d’éviter les pauses, mais le héros de film d’action de toute façon n’a pas besoin de pause, hormis s’il est blessé (il n’est jamais fatigué, ou seulement à la fin).

Le repas, comme nous le disions, peut être l’occasion d’une discussion, d’une mise au point par exemple, de faire un état des lieux alors que l’histoire a atteint un point culminant. C’est le cas dans les films policiers, ou à un moment donné, il est nécessaire de se poser pour clarifier la situation, analyser les preuves et la situation. Mais eux souvent boivent du café, et mangent mal. En somme, encore une fois, ils ne mangent pas parce qu’ils ont faim, mais parce que l’histoire veut ou a besoin d’une pause.

Le repas, le fait de se nourrir, peut ainsi faire avancer, ralentir ou mettre en pause le récit.

La fiction peut traiter ce fait de diverses façons qui semblent supposer des types de monde différents. Si l’on suit notre axe, nous postulerions qu’il y aurait des mondes dans lesquels on mange et d’autres dans lesquels on ne mange pas. Par exemple, de ce point de vue, le monde ou l’univers du film d’action ne serait pas réaliste, et serait même merveilleux. En effet, dans quelle sorte de monde ne mange-t-on pas ? La comédie serait, quant à elle, plus réaliste, même si le fait que les personnages comiques mangeant participent justement de leur aspect comique, plus que d’une nécessité de manger.

Il serait peut-être malavisé de distinguer les genres par le seul fait de la présence et la consommation de nourriture, mais nous pouvons émettre l’hypothèse simple que le repas puisse être le véhicule d’une certaine tonalité ou atmosphère.

Nous avons un exemple de film d’action où le comique naît par le biais de la nourriture. C’est dans le film xXx: State of the Union 1, film d’action, d’aventure et d’espionnage. Le héros, Darius Stone (Ice Cube en forme physiquement !), s’échappe de prison grâce à l’aide d’Augustus Gibbons (Samuel L. Jackson qui a encore le visage mutilé comme dans The Avengers), et alors qu’ils sont dans la voiture, Darius explique qu’avec tout ce temps passé en prison, il aurait besoin de satisfaire des besoins. On s’imagine des choses, et c’est ainsi qu’il se retrouve dans un bar en train de manger… Et non pour se nourrir parce qu’il aurait faim encore une fois, mais pour retrouver de façon symbolique le goût de la liberté (avec, entre autres, un milk-shake, mais pas de bacon par contre). Ainsi, d’une certaine façon ne ferait-il pas que manger un aliment, mais aussi un signe. De ce fait, cette scène de « repas de sortie de prison » a une tonalité comique inédite dans le film (l’humour général est de type « gros bras sûr de lui »), notamment par la manière dont le héros nous fait sous-entendre du sexe là où il n’y a qu’un repas. Cette courte scène prend aussi la forme narrative d’une pause qui est l’occasion, entre deux bouchées, d’une mise au point entre Gibbons et Darius quant à leurs affaires à venir. Après cela, il n’y aura plus de casse-dalle.

Tous genres confondus, on peut facilement imaginer que faire adopter un régime alimentaire réaliste à leurs personnages n’est pas le souci premier des auteurs ; que cela a rarement d’importance. Hormis peut-être dans les histoires de survie comme The Walking Dead, Lost et The Grey 2 (économiser, rationner, organiser la nourriture est vital dans de tels mondes, dans de tels contextes de « vie »). La plupart du temps, les auteurs veilleront plutôt à donner du sens à certaines scènes de repas, joueront avec les convives, avec le contexte, etc. On parlera des enjeux dramatiques d’une scène de repas dans l’économie générale du récit. Ou alors encore, ils créeront un effet d’itération virtuelle, qui ferait, par exemple, qu’en voyant le personnage manger une fois, mais en en soulignant d’une façon ou d’une autre l’habitude, cela ancrerait dans notre esprit l’idée que le personnage a une alimentation quotidienne. C’est le cas, par exemple, du générique de la série Dexter qui, d’une certaine façon, nous fait manger avec lui tous les matins et à midi, nous montrant son régime alimentaire strict et équilibré, et ce à travers une esthétique du déchiquetage et du tranchage. Mais dans la série, les repas ne sont pas inexistants. On pense au steak « bien cuisiné » que Dexter mange souvent avec sa sœur, en buvant de la bière, et au fameux repas « sur le pouce » à la friterie hollywoodienne de Miami du coin.

Et rendre réaliste le régime alimentaire des personnages dans un monde merveilleux ? Pourquoi pas ! Tolkien le fait dans The Lord of the Rings 3.

C’est avec le lembas, cette nourriture magique fabriquée par les Elfes. Il peut être conservé très longtemps et présente des capacités nutritives élevées. Il est composé d’un blé particulier qui ne souffre ni de la pourriture, ni d’aucune maladie que peuvent connaître les autres plantes. Ce sont ainsi les caractéristiques d’une nourriture magique, qui appartient à un monde merveilleux. Ces qualités magiques permettent de limiter les pauses déjeuners, mais aussi d’éviter à nos héros de devoir trouver et chasser la nourriture (mais aussi enfin de survivre dans des lieux sans nourriture). Du point de vue de l’économie du récit, cela permet d’expliquer, ou de rendre vraisemblable leur façon de manger, les rares moments, donc, où ils mangent alors qu’ils sont embarqués dans leur quête. Ainsi, même si la réalité des lembas est imaginaire, nous sommes dans un régime alimentaire réaliste au sein d’un monde merveilleux.

On notera que cette nourriture est aussi l’occasion d’une ruse faite par Gollum au « Hobbit joufflu » pour que Fredon s’emporte contre lui, ainsi que leur amitié et leur union en pâtissent. Tension dramatique autour de la nourriture, ici, autour de sa rareté. Notons enfin le régime alimentaire de Gollum qui est à l’image de ce qu’il est et de ce à quoi il ressemble (animaux morts répugnants crus…). Contrairement, par exemple, aux Gremlins, dont l’allure est effrayante et les intentions aussi sombres, mais qui, eux, mangent tout ce qui se trouve face à eux (« Miam, miam ! »), comme du popcorn ou du verre, ce qui leur confère cette dimension anarchique, désordonnée. Dans Gremlins II, l’une des horribles créatures avale même une potion chimique qui entraîne une éruption cutanée de légumes. Le résultat esthétique nous a fait penser aux œuvres d’Arcimboldo et ses constructions anthropomorphes à base de divers légumes. Comme si la nature s’invitait dans une organisation humaine, rationnelle, calculée pour prendre une nouvelle forme générale, une forme humaine. Une façon de faire le portrait d’un sujet de représentation souvent habitué à être traité comme une nature morte éminemment symbolique. Entre autres, la fixation du temps pour arrêter la décrépitude. Alors qu’Arcimboldo, lui, donne envie de voir vivre tous ces légumes entre eux, dans une harmonie qui est inhérente aux corps humains.

Arcimboldo

Arcimboldo

À suivre…

Ceci est l’épisode 2 de 4 dans « Le Héros de film d’action ne mange pas ». Rendez-vous le 3 juillet pour l’épisode 3.


  1. xXx2, The Next Level en VF

  2. Le Territoire des loups en VF

  3. Le Seigneur des anneaux en VF

By Bastien Houriez, on June 12, 2014. Top.

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