Human Fiction

Action – Creation – Critique

Les Incubes et les Succubes, seconde partie

Sans titre, par Justin Fucci

Contact avec des sorciers et sorcières

Les sorciers sont considérés comme des êtres puissants, capable de dominer le monde avec leur incarnation. Leur pouvoir magique provient du monde céleste et astral. La doctrine des incubes et des succubes, qui remonte aux premières époques de l’humanité et qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours, joue un rôle considérable dans la production des monstres. Cette production a eu lieu dans l’espace privé, dirigée par les sorcières.

Or, les démons sont soumis à certaines influences des astres puisque les magiciens observent la course de certains astres quand ils veulent évoquer les démons. A cause de cela, les démons cherchent à s’unir avec les magiciens et les sorciers afin qu’ils puissent avoir le pouvoir d’effectuer un changement dans un corps et beaucoup moins encore avec les sorcières. Encore : les démons n’ont de pouvoir que celui d’un certain artifice. Mais un artifice ne peut pas produireune forme réelle. Comme le démon est soumis et il est moins fort que les sorciers, il tentera toujours d’être influencé par la puissance la plus forte. Donc, le démon, pour qu’il puisse achever l’espace de procréation, collabore avec les sorciers afin de pouvoir engendrer. En effet, il n’est pas douteux que le démon se serve des sorciers et des sorcières pour maléficier les femmes et leur faire engendrer des enfants monstrueux.

Autrement, le procès des Templiers a confirmé la forte croyance en l’existence des succubes et, par là même, des incubes, puisque parmi les chefs d’accusation de leur procès, il y aurait eu celui de renier Dieu en s’accouplant avec des démons selon Ernest Martin 1. Comme la sorcière, la femme coupable d’entretenir des relations avec le démon, est brûlée dans Le Marteau des sorcières, l’inquisition et ses procès, comme celui qui a eu lieu à Côme en 1485 et qui a envoyé quarante et une sorcières accusées de relations avec des incubes au bûcher, a ainsi favorisé la croyance en l’incube :

Rien n’était plus fréquent que des révélations de ce genre, dans le tribunal de la confession, et le confesseur tirait de la bouche même de ces pénitentes la conviction du fait qu’il combattait, trop souvent inutilement, par des prières et des exorcismes. […] Ce n’était pas seulement la confession religieuse qui avait dévoilé les mystères de l’incubisme et du succubisme ; c’étaient surtout les aveux forcés ou volontaires, que l’Inquisition arrachait aux accusés, dans les innombrables procès de sorcellerie, qui hérissèrent de potences et de bûchers tous les pays de l’Europe. 2

En revanche, Van Helmont a exposé également ses vues sur la formation des monstres, mais elles ne sont guère plus nettes que celles de son maître. Il existe, dit-il, une splendeur donnée aux semences des choses et des êtres ; cette splendeur, distincte de l’âme, ne représente pas la forme de la plante ni celle de l’animal, car il n’y aurait aucune différence entre les formes des diverses créatures ; mais elle possède quelque chose de spécifique : elle constitue la vie et les modes de tout ; c’est un supplément nécessaire, faute duquel le fœtus dégénère en un autre être mal fait, en un monstre 3.

Si l’on dit que les démons concourent, non pas comme des principes naturels mais artificiels ; entrant habilement dans le processus de procréation en recevant la semence et en a transfusant ailleurs ; on objecterait que le démon pourrait alors le faire dans les deux états de continence et de mariage ou dans l’un des deux seulement. Or ce n’est pas possible dans l’un et l’autre, car alors l’œuvre du diable serait plus forte que l’œuvre de Dieu, instituteur de ces états ; ce n’est pas possible non plus dans un état et pas dans l’autre, car on ne lit rien dans l’Ecriture au sujet d’un pareil genre de procréation. Sachant que le démon succube et incube ne peuvent jamais faire la création, selon Jean Céard dans La Nature et les prodiges, il constate qu’il est « vrai que Dieu est le maître de la nature, il ne peut abandonner à l’anarchie une partie de sa création ; il faut donc que le monstrueux ait une règle, par laquelle il soit ordonné en vue d’une fin. » 4

Les démons ne donnent pas la vie au physique organique qui a vie en puissance. Donc l’œuvre de vie ne peut être accomplie par ces corps assumés. Ainsi, dans Le Marteau des sorcières, l’incube ne peut engendrer, cet attribut étant réservé à Dieu et le diable n’est qu’un vecteur et un manipulateur de la semence humaine. Le démon incube ne peut exercer l’œuvre de vie sans la permission de Dieu, non comme si elle venait de lui mais de la semence d’un homme prise en un coït 5.

Malgré tout cela, les succubes et les succubes peuvent accéder à la création en fonction d’une particularité de la mythologie hébraïque et l’incube, selon la Genèse (VI, 1-4) est en effet fort capable d’engendrer. Le passage en question prétend que les anges maudits « virent que les filles des hommes étaient belles et ils en prirent pour femmes parmi toutes celles qui leur plurent ». St. Augustin fait de l’incube un article de foi, en se référant à l’avis du plus grand nombre : « les faits de démons incubes ou succubes sont si multipliés qu’on ne saurait les nier sans impudence : l’autorité de tant de personnages graves, les récits de faits indiscutables, tant chez les peuples civilisés que chez les peuples barbares, les aveux enfin de plusieurs, personnages graves, les récits de faits indiscutables, tant chez les peuples civilisés que chez les peuples barbares, les aveux enfin de plusieurs milliers de personnes doivent être pris en considération» 6. La Summa et le De Trinitate de Saint Thomas d’Aquin lui emboîtent le pas et affirment l’existence des incubes, tout comme l’ensemble des théologiens et des démonologues.

Contrairement au Sabbat, la relation avec un démon incube et les actes sexuels avec des incubes n’ont lieu que dans le domaine privé, et non lors des assemblées de sorcières. Le moment du maleficium individuel, fondateur du mal, se révèle par contraste comme le motif idéal, pour en appeler à la justice séculière. C’est par un truchement que le démon parvient à ses fins :

Un démon succube prend la semence d’un homme scélérat, un démon proprement délégué près de cet homme et qui ne voudra pas se faire l’incube d’une sorcière. Il donne cette semence à un autre démon détaché près d’une femme, une sorcière ; et celui-ci, sous une constellation qui lui est favorable pour produire quelqu’un ou quelqu’une capable de maléfices, se fait l’incube d’une sorcière.

Donc, en effet, le résultat final de cette union entre les démons incubes ou succubes avec les sorciers ou sorcières ne peuvent transmettre qu’un enfant monstrueux et matériel.

L’un des oracles de la démonologie, Antoine Delrio, enseigne 7 que les sorciers ont coutume de s’accoupler avec les succubes et les sorcières avec les incubes ; il s’appuie sur de nombreuses autorités, telles que Philon, saint Cyprien, Tertullien, saint Thomas d’Aquin, Lactance, etc. ; puis il formule les cinq propositions suivantes :

  1. La genèse est affirmative sur l’origine des géants, monstres issus des fils de Dieu, qui ont eu des relations avec les filles des hommes ;
  2. Une sorcière et un incube sont aptes à procréer ensemble ;
  3. Le démon ne peut toutefois engendrer par sa propre substance : dans ce cas le père réel est l’homme, dont l’incube a supposé la semence ; ce qui, ajoute-t-il, est le sentiment de saint Thomas ;
  4. Une femme peut concevoir sans être corrompue, mais non sans se livrer à l’œuvre de chair ;
  5. L’art magique peut faire naître des géants et des pygmées 8.

La croyance dans la possibilité de relations sexuelles entre un esprit et un mortel, homme ou femme, est très ancienne et présente surtout dans le monde judéo-chrétien. Dans la mythologie grecque, le fruit d’une telle union étrange était un demi-dieu. Avec l’arrivée du christianisme, ces choses ont pris un aspect plus sombre. Les incubes et les succubes ont été considérés comme démoniaques.

L’incube est regardé comme le démon qui débauche les femmes, le succube débauche les hommes. Les érudits de l’église ont beaucoup débattu de la nature des incubes et des succubes et du péché commis à leur contact. Certains ont déclaré qu’il s’agissait du même démon, asexué à la base, car inhumain, qui pouvait devenir incube pour coucher avec une femme et devenir succube pour coucher avec un homme. Ils pensaient aussi que le diable pouvait ainsi recevoir, sous forme de succube, la semence d’un homme souvent pendant son sommeil, et ensuite, sous forme d’incube, la transmettre à une femme et ainsi lui faire concevoir un enfant monstrueux. L’érudit d’église pensait que les succubes et les incubes sont associés avec le cauchemar et la corruption de l’âme.

D’autres érudits de l’église croyaient que les démons pouvaient avoir des enfants, et que cet enfant fut conçu par un démon et une sorcière. Démons-femelles, par opposition aux incubes, les succubes viennent tenter les hommes durant leur sommeil et s’efforcent par tous les moyens de s’unir à eux.

Tous les rêveurs et les hallucinés du jeûne et de l’abstinence, étaient assaillis par leurs caresses lascives et leurs ardeurs dévorantes. Ces démons animaient souvent un corps arraché au sépulcre et l’amant fortuné ou plutôt égaré par la passion retrouvait entre ses bras, après une nuit d’ivresse, un cadavre décharné et puant. Les succubes revêtaient également l’aspect de la personne aimée, afin d’inciter le fiancé ou l’homme chaste à commettre le péché de luxure. Les érudits de l’église ont longtemps débattu pour connaître la vraie nature des incubes et des succubes et du péché commis à leur contact.

Les incubes et les succubes ont une foi aussi ardente que l’a été son existence ascétique : il nous a tracé l’histoire d’une diablesse accourue des régions infernales pour obséder un jeune néophyte de la Thébaïde (Saint Paul).

Fin

Ceci est l’épisode 1 de 2 dans « Les Incubes et les Succubes ».


  1. Ernest Martin, Histoire des monstres depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, 1880, Reinwald. 

  2. Henri Institoris et Jaques Sprenger, trad. Armand Danet, Le Marteau des sorcières, 2005, Jérôme Millon, p. 213. 

  3. Jean-Baptiste van Helmont, trad. Jean Le Conte, Œuvres de Jean-Baptiste van Helmont traitant des principes de médecine et physique pour la guérison assurée des maladies, 1670, Jean-Antoine Huguetan et Guillaume Barbier, p. 66. 

  4. Jean Céard, La Nature et les Prodiges : L’Insolite au xvie siècle, 1996, Droz, p. 33. 

  5. Henri Institoris, op. cit, p. 133. 

  6. Saint Augustin, De Civitate Dei, livre XVe, p. 23. 

  7. Antoine Delrio, trad. André Duchesne, Recherches magiques, rééd. 1559, Gérard Rivius (Louvain) 

  8. Ernest Martin, op. cit, p. 60. 

By Mahesa Bagas Satya, on June 19, 2014. Top.

© Human Fiction, some rights reserved