Human Fiction

Action – Creation – Critique

L’Utopie naturelle d’un promeneur solitaire, première partie

Rousseau en Suisse, persécuté et sans asile —gravure de Louis François Charon, d’après Bouchot (Musée Carnavalet, Paris)

Peut-on vivre autrement ou, plutôt, doit-on vivre autrement avec la nature ? Telle est l’une des questions qui préoccupe Jean-Jacques Rousseau dans son célèbre roman par lettres Julie ou la Nouvelle Héloïse, qui forme avec L’Émile et Du contrat social un trio de grandes œuvres que l’écrivain achève presque en même temps dans les années 1760 et 1762. En écrivant ces œuvres qui connaîtront un retentissant succès, Rousseau offre à ses contemporains un idéal de vie dont la fiction littéraire a pour rôle de le mettre en scène, de le voir en pratique afin de mieux connaître la manière de le réaliser dans la vie réelle. Cet idéal est une refonte globale de la manière de vivre, que ce soit pour une société régie par une nouvelle législation civile (Du contrat social), pour une éducation respectueuse des individus (L’Émile) ou bien pour un rapport plus harmonieux avec la nature (La Nouvelle Héloïse). La construction d’une société idéale, telle est la finalité de l’œuvre rousseauiste de cette période. Dans son roman Julie ou la Nouvelle Héloïse, Rousseau mêle aussi bien des considérations domestiques, philosophiques que politiques. En donnant à voir le fonctionnement d’une communauté utopique fondée sur l’utilité et la morale, Rousseau exprime son modèle de microsociété dont la propriété de Clarens est l’incarnation. C’est l’occasion pour lui d’imaginer une autre manière de vivre avec ses semblables, mais également avec la nature environnante. C’est là le sens de la quatrième partie du roman consacrée à l’utopie de Clarens.

À partir d’un court extrait de la Nouvelle Héloïse (lettre xi, pages 456 à 461) 1, le lecteur peut voir, que Rousseau le conduit dans sa réflexion sur l’Homme et la Nature, à travers un double processus : un renouvellement du regard sur la nature et une redécouverte du rôle créateur dont l’homme est investi afin qu’il instaure un nouveau rapport avec la Nature.

Une Nature à redécouvrir

Après un tour du monde dans le navire de l’amiral Anson, Saint-Preux revient en Suisse et découvre la propriété de Clarens où vit Julie avec son époux, M. de Wolmar. Le couple accueille chaleureusement le jeune homme et lui fait visiter leur propriété. L’ancien bosquet du premier baiser de Saint-Preux et Julie est devenu « l’Élysée », qui semble un îlot de pure nature. Tout au long de cet extrait de la lettre xi, la nature apparaît au lecteur comme double, autant qu’elle est décrite de manière plus vivante qu’un simple décor au récit, mais dont son artificialité est également sans cesse dévoilée par l’auteur. En ce début de l’extrait, le lecteur découvre en même temps que Saint-Preux un jardin qui ne semble pas en être un, aucune clôture ne semble emprisonner la nature et freiner son développement, elle apparaît ainsi dans une simplicité presque innocente 2, voire presque retrouver son aspect originel « […] je ne vois nulle part la moindre trace de culture […] et la main du jardinier se montre point » (p. 461).

Le lecteur, comme le personnage de Saint-Preux, pose alors un nouveau regard sur la nature, sur la beauté et l’harmonie qu’elle recèle. Cela est presque comme une redécouverte de la pureté de la nature à laquelle l’homme se serait insensibilisé. D’abord, c’est une nouvelle nature végétale que Saint-Preux découvre, qualifié d’« agréable asile » (p. 457), et il est traversé d’une « sensation délicieuse » (p. 457) dont l’intensité s’est accrue depuis son entrée dans le jardin. Saint-Preux est tellement impressionné que seule la curiosité le tient « en haleine », si empressé de voir « les objets » sans pouvoir faire usage de sa raison. Cette redécouverte de la nature est pour lui une nouvelle expérience sensorielle 3, décrite comme « une charmante contemplation » (p. 457), qui provoque en lui un plaisir extrême, une extasis, au sens d’égarement de l’esprit. « J’aimais à me livrer à cette charmante contemplation sans prendre la peine de penser » (p. 457).

Il est important de rappeler part ailleurs que Rousseau avait esquissé une théorie morale qu’il avait nommée la Morale sensitive 4, laquelle s’appuierait sur les sensations produites par les formes et les couleurs, aboutissant à une connaissance supérieure, dépassant celle acquise par la voie de la raison. Dans cet extrait de la Nouvelle Héloïse, Saint-Preux est transporté par les sensations produites par la nature qui s’offre à sa vue, ceci à un tel degré qu’il ne prend pas la peine de réfléchir sur les causes de son état, mais cela n’a rien d’un étourdissement, cela semble une expérience nouvelle produite au contact d’une nature qui semble se montrer à l’état pur. Le jardin des Wolmars est un endroit agréable où Saint-Preux après plusieurs années de périples à travers le monde peut se régénérer, se tenir à l’écart de l’agitation, des tourments et des frustrations. Ainsi, c’est un espace de grande félicité, d’un bonheur à la fois intime et illimité, caractéristique qui rappelle le locus amœnus, le jardin d’Éden, véritable paradis sur Terre. Ce jardin idyllique de Clarens partage en effet certaines des caractéristiques du locus amœnus, telles que les sources d’eau (« on voyait des sources bouillonner et sortir de terre », p. 456), les fleurs (« enfin la terre rafraîchie et humectée donnait sans cesse de nouvelles fleurs et entretenait l’herbe toujours verdoyante et belle », p. 457) et le chant des oiseaux (« […] on les voyait voltiger, courir, chanter… » p. 458). Toutefois, bien plus qu’un paradis salutaire, le jardin de Clarens est un lieu où se sont défaits et se refont les rapports entre l’homme et la nature, y compris avec le monde animal.

L’expérience vécue par Saint-Preux au contact de cette nature idyllique ressemble par son caractère intimiste à une transformation intérieure, amenant à une désaliénation de l’individu à partir d’un nouveau rapport sensoriel avec le monde environnant 5.

Désormais conscient de la fécondité et de la beauté de la nature, l’individu est plus à même d’envisager un autre rapport avec la nature. Cette autre nature aurait l’avantage, au dire de Madame de Wolmar, d’avoir, à chaque fois qu’on la rencontre, « des attraits nouveaux » (p. 457). Peut-être, pour Rousseau, les animaux ne sont pas si éloignés des hommes, car il confère aux oiseaux du jardin des caractéristiques humaines telles que courir, s’agacer et se battre (p. 458). Du moins, il semble pour Rousseau que la nature végétale est « inanimée » et solitaire, tandis que les animaux sont sensibles, avec un cœur et des passions 6 ; auxquels on trouve toujours « un attrait nouveau ».

Tiré de sa contemplation par Madame de Wolmar qui l’enjoint de la suivre afin de voir la nature « animée » et « sensible », Saint-Preux comprend que le « ramage bruyant et confus » est l’œuvre des oiseaux de la volière. Cependant, l’idée d’aller contempler des oiseaux enfermés dans une volière lui déplaît, mais il se laisse y conduire sans rien laisser transparaître de son désappointement (p. 457). Contrairement à ce dont il s’attendait, ce n’est pas une volière qu’il découvre, mais des bocages méticuleusement aménagés pour les oiseaux : « c’étaient les bocages qui servaient d’asile à cette multitude d’oiseaux dont j’avais entendu de loin le ramage » (p. 458). Comme précédemment par les personnages, l’endroit est qualifié « d’asile » dans lequel les oiseaux peuvent « voltiger, courir, chanter, s’agacer, se battre » (p. 458) en toute liberté. Les arbres et les feuillages leur procurent un abri où s’abriter du soleil « […] c’était à l’ombre de ce feuillage comme sous un grand parasol qu’on les voyait… » (p. 458). Aucun grillage, aucun filet n’enferme les oiseaux dans un espace réduit, ni ne les contraint à se montrer aux hommes contre leur grès, ce sont les « habitants volontaires » (p. 459) du jardin des Wolmars. Ainsi, ayant retrouvé une vie plus naturelle, presque originelle, les oiseaux ne s’enfuient plus en présence des hommes (p. 458).

Il est clair qu’en montrant une autre manière de vivre avec les oiseaux, Rousseau condamne leur domestication telle qu’elle se pratique dans la société. L’auteur montre à ses lecteurs qu’elle peut et doit être abolie au profit d’un rapport plus respectueux, et aussi plus harmonieux « en prévenant tous leurs besoins » (p. 459) pour leur garantir une « éternelle tranquillité » (p. 460). Cependant, Rousseau n’élimine pas toute la difficulté d’une telle attitude, car une désaliénation n’entraînerait-elle pas indubitablement l’annulation de tout rapport de subordination ? Mais encore, serait-il possible que le rapport de subordination puisse s’inverser ? C’est cela que semble exprimer Saint-Preux, qui reste sceptique lorsqu’il remarque que les oiseaux descendent s’approcher pour manger les graines que M. de Wolmar a semées sur l’allée (p. 458). Il déplore en effet qu’en étant aussi prévenant, les Wolmar se seraient eux-mêmes soumis aux caprices de leurs « hôtes », ce que Madame de Wolmar avoue en lui répondant que les oiseaux sont « ici les maîtres » et que « nous payons tribut pour en être souffert quelquefois » (p. 459). Plus loin, Saint-Preux lance à Madame de Wolmar « […] de peur que vos oiseaux ne soient vos esclaves, vous vous êtes rendus les leurs » (p. 460).

Visiblement, les oiseaux du verger recherchent le contact de l’homme dans le seul but que celui-ci les nourrisse. De lors, peut-on attendre d’un animal un rapport désintéressé avec l’homme, si nous considérons qu’il est doté d’un cœur et qu’il est un être doué de passions 7 ? Est-ce pour cela précisément que Rousseau envisage malgré lui qu’un lien de subordination est nécessaire, s’il permet de suppléer à l’absence de bonté naturelle désintéressée ? Ce à quoi, visiblement, Rousseau n’apporte point de réponse. En revanche, l’auteur laisse entendre que, dans un cas particulier comme de la vie menacée d’un animal, il est inévitable que celui qui désire le protéger soumette ce dernier sous sa protection au détriment même de la liberté de l’animal. C’est cela que remarque avec malice Saint-Preux quand il aperçoit les poissons dans le bassin en s’exclamant « […] voici pourtant des prisonniers » (p. 461), et M. de Wolmar de rétorquer « […] ce sont des prisonniers de guerre auxquels on a fait grâce » (p. 461). Puis son épouse raconte à Saint-Preux que la nourrice de ses enfants, Fanchon, vole ces perchettes de la cuisine pour leur éviter la mort. Les perchettes sont ainsi à l’abri (n’oublions pas que l’Élysée est un asile) quand bien même, ils seraient à l’étroit « […] celui-ci n’est pas trop à plaindre d’être échappé de la poêle à ce prix » conclut le jeune homme.

Le jardin de Clarens apparaît comme un authentique Éden, un lieu de plaisir, de repos, d’échange paisible entre l’Homme et la Nature, lesquels auraient retrouvé cet état de nature tant désiré par Rousseau, et vivraient de nouveau dans l’innocence et la bonté. Cela n’est peut-être qu’un rêve, une vue de l’esprit, mais Rousseau tente de le rendre réalisable et le veut réalisable. Ici, dans la fiction, il nous le montre réalisé des seules mains de l’homme, pleinement conscient de sa liberté et de son don de perfectibilité.

À suivre…

Ceci est l’épisode 1 de 2 dans « L’Utopie naturelle d’un promeneur solitaire ». Rendez-vous le 17 juillet pour l’épisode 2.


  1. Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse (extrait de la lettre xi, quatrième partie), in Œuvres complètes, Tome II, 1961, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), p. 456 à 461. Les numéros de pages dans le texte font référence à cet ouvrage. 

  2. Synonyme de simplicité dans le vocabulaire de Rousseau. 

  3. Il faut se rappeler que Rousseau passait beaucoup de son temps en promenade dans la nature. Les jouissances qu’elle lui donne confinent parfois à l’extase, qui est celle d’un mystique, mais d’un mystique sans Dieu. L’expression « charmante contemplation » pour qualifier l’état de Saint-Preux désignerait cette extase fusionnelle avec le milieu naturel. L’usage du mot extase qu’en fait Rousseau est proche du sens d’ivresse, ravissement ou transport. 

  4. Dans un texte perdu portant le titre de La Morale sensitive, ou le matérialisme du sage. Seuls ont demeuré ce titre et ce sous-titre consignés aux premières pages du neuvième livre des Confessions. Cette morale est personnelle, résolument non confessionnelle, excluant tout recours à la révélation. C’est une morale du sentiment. L’Élysée serait une réalisation paysagère d’une morale sensitive par le sage matérialiste qu’est Wolmar. 

  5. Le sensualisme tel que Rousseau le concevait est un sensualisme original, qui est mis au service d’un ordre moral exigeant. Il postule que ce que définit l’être humain est la conscience des sensations, mais plus encore sa faculté de revenir aux positions primitives de sa nature. D’où l’importance d’une éducation des sens pour mettre en mouvement son intelligence. 

  6. Argument défendu par Rousseau dans la Lettre à d’Alembert

  7. Supra, p. 3. 

By Clément Fucci, on June 26, 2014. Top.

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