Human Fiction

Action – Creation – Critique

Le Héros de film d’action ne mange pas, troisième partie

Pourquoi ne manges-tu pas ?

Pour ne pas avoir l’air idiot…

En effet, nous mentionnions dans la précédente partie que la nourriture participait de la construction du personnage comique et aussi de l’atmosphère qui lui est liée.

Mais pourquoi ? Manger nous donne-t-il l’air idiot ou fait-il rire les autres ? Non, heureusement que non. Pas avec les gens que l’on connaît personnellement. Mais, d’une personne que l’on ne connaît pas ou que l’on a vu dans seulement dans certaines circonstances, nous nous ferons une image (son apparence pour nous) dans laquelle la nourriture prendra sens par son absence ou sa présence.

Pour illustrer cela, nous prendrons un exemple tiré de la politique. Roseline Bachelot commentait, alors qu’elle était filmée en train de manger (c’était le concept de l’émission), le fait que Ségolène Royal avait refusé de faire une telle émission. Ainsi disait-elle en substance : « Elle ne veut pas se montrer en train de manger, pour donner l’apparence d’être un pur esprit. »

En effet, il m’a semblé que Ségolène Royal m’apparaissait, comme d’autres politiques que je n’ai jamais vus manger, comme une sorte d’esprit sans corps. Elle était ses discours, sa parole lors de ses interventions télévisées, en somme uniquement des mots. À la limite un visage aussi, un certain sourire, une certaine fraîcheur peut-être. Ainsi, cette apparence qu’ont et travaillent les politiques met en œuvre des moyens fictionnels (ou tout simplement narratifs), utilisés au cinéma, dans la littérature, qui fonctionnent, entre autres, par ellipse (ce que l’on dit, ce que l’on ne dit pas, ce que l’on montre, ce que l’on ne montre pas, etc.). De sorte enfin que représenter quelqu’un ou un personnage en train de manger n’est pas anodin et aura une incidence sur l’image que l’on aura de cet être ; et dès lors, son apparence sera particulière.

Le fait de voir les personnes ou les personnages manger les rend « humains ». Alors que certains politiques voudraient peut-être qu’on les voie comme « plus qu’humains », différents de « l’homme de tous les jours ». Il en va de même pour le héros d’action, dont le fait qu’il ne mange pas évoque une façon d’être surhumain, comme me l’a suggéré Laura Deavers lors d’une récente conversation.

Il s’agirait d’analyser l’apparence des politiciens (personnage d’apparence par excellence) pour discerner des caractéristiques particulières ou générales, mais nous ne le ferons pas ici. Nous remarquerons seulement que la dualité corps – esprit semble avoir lieu dans le domaine des apparences. La nourriture, élément physique, serait donc reliée au corps, car elle ne nourrirait pas l’esprit (concrètement et métaphoriquement). La culture par exemple serait la nourriture de l’esprit. Ainsi, cette idée de la noblesse de l’un et de la bassesse de l’autre (sa contamination comique), tradition ancienne donc, mais peut-être encore d’actualité 1.

Dans le cas qui nous intéresse, les héros de film d’action, même s’ils ne mangent pas, ont un corps avant d’avoir un esprit. Ce n’est pas qu’ils sont comme des coquilles vides, mais leur corps prend l’ascendant dans leur apparence et on n’en attend pas moins d’eux : un corps fort, rapide, endurant, puissant et résistant 2. Ils ont aussi la particularité d’être très adroits et habiles de leur main, et par extension de leur corps tout entier, qu’ils possèdent et maîtrisent (contrairement aux personnages comiques qui sont souvent maladroits ou malhabiles, physiquement, mais aussi moralement). Leur corps est l’outil indispensable qui leur permet de vivre, agir, réagir dans le monde dans lequel ils évoluent. Monde éminemment violent où le dialogue pacifique entre parties adverses n’existe pas.

Leurs corps ont une puissance et une résistance qui dépassent celles de l’individu lambda, et ce parfois à la limite de la possibilité référentielle. En somme, leur force devient parfois tellement hors de l’ordinaire, qu’elle n’aurait aucune chance d’exister dans la réalité. Ainsi s’approche-t-on, frôle-t-on, les superpouvoirs des superhéros, ceux qui sont au-delà du réel, qui sont du domaine du merveilleux, de l’imaginaire pur, comme dans The Avengers et Man of Steel.

Le film Hellboy II: The Golden Army 3, de Guillermo del Toro, illustre le conflit entre l’action et la réflexion, ainsi que la capacité à s’adapter à son environnement. Ce film d’action fantastique met en scène le démon Hellboy, dit « Rouge », transporté des enfers lors d’une cérémonie occulte accomplie par des nazis, et recueilli par le Docteur Broom qui s’occupera de lui comme de son enfant, et en fera ensuite une arme au sein de son équipe qui combat les forces du mal : Le Bureau de Recherche et de Défense sur le Paranormal. Hellboy, le monstre d’action, le rustre inculte, corps rouge imposant, dans ce second épisode, rencontre son antonyme, en la « personne » de Johann Krauss, une poussière psychique blanche dans un corps-scaphandre (être protoplasmique 4), qui va être nommé chef de leur équipe. Immédiatement, Abraham Sapiens, créature mi-poisson mi-humaine, cultivée et civilisée, ami et collègue de Hellboy, voit en Krauss quelqu’un de bien et qui va lui plaire. Krauss est donc cultivé lui aussi, plein de connaissances, et ici les semblables s’attirent et les contraires se repoussent. On assistera tout au long du film à cette dispute entre action et réflexion. Hellboy agit sans réfléchir, Krauss réfléchit trop ou n’agit pas assez vite selon Hellboy. Krauss applique à la lettre les protocoles d’investigation (métaphore de la lenteur administrative) et Hellboy tape partout et tue dès qu’il le peut. Krauss finira par changer (se désaliéner au profit de la victoire). Mais l’un comme l’autre, seuls, n’arrivent pas à parvenir à leur fin avec leurs outils respectifs, sauf dès lors qu’ils réussissent à accoupler leur force respective et trouver l’équilibre parfait entre réflexion et action, alors ils réussissent à vaincre le mal et ainsi rétablir l’ordre du monde.

Cette brutalité presque aveugle dont Hellboy fait preuve lui sera reprochée par le méchant de l’histoire : le Prince Nuada. Ce dernier cherche à faire revivre l’Armée d’or pour s’emparer du monde humain, qui selon lui ne mérite pas d’être. Et alors qu’il envoie un dieu sylvestre tuer Hellboy, il finit par questionner la brutalité meurtrière de ce dernier en lui soumettant le choix de tuer ou non ce monstre, dernier de son espèce, c’est-à-dire de prendre le camp des êtres démoniaques, là d’où il vient, ou celui des humains, là où il vit. Il met en cause sa liberté de choix et de conscience et s’interroge sur son identité. Mais Hellboy, pour le coup troublé, finira par écouter et faire confiance à Krauss qui sait comment éliminer le dieu sylvestre.

Enfin, Hellboy a une nourriture favorite : une barre chocolatée que son père adoptif lui a donnée quand il est apparu dans le monde humain. Elle représente son humanité, et en aucun cas un régime particulier qui permettrait d’expliquer la puissante musculature qu’il arbore. Mais Hellboy boit aussi parfois, notamment de la bière à un moment, dans une scène où il tente d’enfouir et d’oublier ses émotions, en bon insensible qu’il est. Mais l’alcool versatile finira par le rattraper, et l’amènera à confier ses sentiments.

Le corps des héros de film d’action est comme une machine nourrie à l’adrénaline 5. S’il fallait expliquer autrement d’où provient leur incroyable force, ce serait en les imaginant comme étant ce qu’ils sont : « des héros dopés ».

Il existe un enquêteur dont l’usage de stupéfiant expliquait de façon scientifique une intelligence hors-norme, à la limite du vraisemblable : Sherlock Holmes et la cocaïne. Ainsi, nous pourrions nous amuser à penser que pendant les ellipses, les héros de films d’action prennent des stéroïdes et des amphétamines, pour être plus forts et plus résistants.

Les héros des romans multigenres de Maurice G. Dantec sont souvent des « drogués ». Je me tenterais à dire que cela permet de justifier des performances hors-norme, en somme de rendre plus réaliste et crédible l’histoire. À l’inverse, par exemple, des Sherlock Holmes de Guy Ritchie, dans lesquels cette aide par les stupéfiants n’est pas représentée. Le héros est comme naturellement superintelligent, même si de souvenir je crois qu’il a quelques techniques pour émuler son travail d’investigation (la caféine ?). Dans les films d’action, les héros ont aussi leurs aptitudes extraordinaires. On pense ici à Jason Bourne et ses capacités d’espion impressionnantes. Souvent, les héros de film d’action sont des experts, dans le maniement des armes, du combat au corps à corps, des techniques militaires, de l’infiltration. Toute aptitude nécessaire pour contrer, ralentir, détruire l’adversité.

Les héros de film d’action sont-ils des idiots qui ne mangent pas ? Non. Cependant, si l’on suit l’idée de Roseline Bachelot, nos héros seraient de purs esprits. Mais les mots n’étant pas ce avec quoi ils excellent (si ce n’est dans les saillies cultes et autres traits d’humour « bad-ass »), ce qui semble apparaître alors uniquement est leur corps.

Mais ce n’est pas le cas. Le héros de film d’action est un être de passion et d’émotion. Il a un caractère, une psychologie (originale ou non), il est souvent mû par la colère, le désir de vengeance, la volonté de détruire le mal pour le bien d’autrui, ou encore l’amour.

On reproche souvent aux héros des films d’action de manquer de profondeur psychologique. Mais qu’entend-on par là ? Il est vrai que ce sont rarement des intellectuels, mais ce n’est pas ce qu’on leur demande, et souvent, un autre personnage remplit cette fonction.

Dans un entretien avec Jean-Claude van Damme 6, ce dernier explique comment, dans Ennemies Closer, ils ont donné de la « substance » au méchant. C’était à l’occasion de la sortie du plus connu The Expendables II. Ainsi explique-t-il que la substance du méchant réside en ce qu’il possède une histoire. Ce dernier est végétarien, et c’est avant de tuer un mec qu’il lui explique pourquoi il ne mange plus de viande : il vivait dans une ferme quand il était petit, et il y avait une oie (Edith) qu’il aimait. Un jour, sa grand-mère la lui a fait manger sans qu’il le sache, puis elle lui demanda : « Edith a bon goût ? » Ainsi, cette profondeur psychologique ici, c’est la raison pour laquelle cet « homme » est devenu végétarien. Mais cela n’explique pas la violence, la folie et la cruauté dont il fait preuve tout au long du film. On y voit plutôt encore une tonalité comique, qui se traduira par une saillie comique à la toute fin du film. Mais comme JCVD le dit, cela lui permet surtout, à lui, de se mettre dans la peau du personnage et de ne plus venir sur le plateau uniquement pour faire du karaté. Et enfin, notons ce régime alimentaire particulier du méchant, généré par un trauma d’enfance et qui dictera sa façon de manger. Dans ce film direct-to-DVD, le méchant, par sa folie, entraîne un effet à la fois comique et effrayant. Quel genre d’homme ne mange pas de viande et possède une telle force ? Mais évidemment, bien qu’il en parle, il ne mangera jamais de l’histoire.

Comme nous commencions à le dire, l’émotion chez le héros de film d’action est importante, et c’est elle qui souvent à la fin des films lui sauve la vie et lui permet de se dépasser pour venir à bout d’un méchant qui évidemment se montre toujours retors.

On a tous en tête les scènes où les souvenirs affluent dans l’esprit du héros (vous voyez qu’il a un esprit !), ou les images défilent, émotionnelles, avec un fort contenu affectif. L’émotion générée agit comme un boost pour déjouer la mort ou la défaite. C’est le mental qui permet le dépassement physique. La volonté de l’esprit, liée à l’émotion des souvenirs qui mènent le corps dans une forme d’extase où il ne sent plus la douleur et où sa force et son intelligence sont décuplées, sublimées. On pense notamment aux Rocky (action et drame) et Ip Man II (action et arts martiaux). À noter, qu’Ip Man mange « normalement », suivant notamment les périodes où il a ou non de l’argent (maigre repas chez lui, bon repas au restaurant), et il fume parfois une cigarette. Rocky, lui, mange lorsqu’il s’entraîne. Ce sont les fameux verres d’œufs crus. Étonnamment, ou non en fait, il ouvrira un restaurant dans le dernier opus de la saga. Un autre film peu connu aussi présente un intérêt. Il s’agit de Bangkok Renaissance 7, qui mélange action et arts martiaux. Le héros « Manit, un petit garçon de dix ans assiste à l’assassinat de ses parents. Implacables, les tueurs décident de l’éliminer. Touché à la tête, l’enfant survit miraculeusement à ses blessures, mais se retrouve frappé d’ataraxie. Les dommages provoqués à son cerveau lui ont enlevé toute émotion. Sauvé d’une mort certaine par un vieux maître d’arts martiaux, Manit, vingt ans plus tard, devenu une véritable machine de guerre, retourne sur les lieux de son enfance… La justice va s’abattre… Et des hommes vont mourir… » 8. Il n’a plus d’émotions, est déshumanisé en grande partie, et ainsi devient simplement un corps guidé par un instinct animal. Cependant, à la toute fin de l’histoire, alors qu’il sera presque laissé pour mort, la mémoire lui reviendra et les émotions le submergeront pour lui permettre d’accomplir sa vengeance.

Il s’agirait enfin de se demander ce que l’on entend par « profondeur psychique ». S’agit-il d’un problème moral complexe que le héros devrait résoudre ? Doit-il être mis face à des dilemmes insoutenables et devoir alors briller par ses choix pour acquérir cette profondeur psychique ? À brûle-pourpoint, nous dirions que cette critique est valable pour certains, peut-être nombreux films d’action des années 1980 et 1990. Mais dès les années 2000, et même avant sûrement, le cinéma d’action avait déjà entrepris un travail d’autoréflexivité et de distanciation. De sorte, qu’il s’autoparodiait pour montrer qu’il n’était pas stupide, et au contraire bien conscient de lui-même, comme dans Live Free or Die Hard 9, de Len Wiseman.

À suivre…

Ceci est l’épisode 3 de 4 dans « Le Héros de film d’action ne mange pas ». Rendez-vous le 24 juillet pour l’épisode 4.


  1. On pense aussi à toutes ces émissions télévisées qui ont incorporé le repas et la gastronomie dans leur concept. Cela ne donne pas forcément un aspect comique, mais une atmosphère de la convivialité, du partage. Le personnage du cuisinier est intéressant lui aussi, une sorte d’expert engagé pour satisfaire et étonner les papilles des convives. 

  2. Il faut penser aux scènes où le héros musclé est enfin ou finalement torse nu : Henry Cavill dans Man Of Steel et ses pectoraux rebondis, Chris Hemsworth dans Thor: The Dark World et plus loin dans le temps, on pense aux corps dans les années 1980 et 1990 de Sylvester Stallone, Jean-Claude van Damme, Arnold Schwarzenegger… 

  3. Hellboy II, Les Légions d’or maudites en VF

  4. Vous pourrez sûrement découvrir des descriptions de monstres mythologies, théologies et imaginaires dans les articles de Mahesa Bagas Satya. 

  5. Cf. ce que nous avons dit sur Crank dans l’épisode 1

  6. Jacky Goldberg, « Jean-Claude van Damme : l’interview fleuve », Les Inrocks, consulté le 1er avril 2014. 

  7. Rebirth puis Bangkok Fighter hors de France. 

  8. Présentation du film sur Allociné

  9. Die Hard IV, Retour en Enfer en VF

By Bastien Houriez, on July 3, 2014. Top.

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