Human Fiction

Action – Creation – Critique

Imaginaire, Histoire et fiction, première partie

Parce que l’on sait très bien que la fiction ne fait pas qu’inventer des choses, mais je préfère lui mettre un « f » minuscule ; alors bien sûr que l’on sait que l’Histoire de certains historiens ne mériterait pas d’« H » majuscule.

Propos rapide sur le réalisme

À la fiction, on a attribué (on attribue) la capacité de refléter le réel, d’en être un miroir. C’est en effet une de ses caractéristiques. Et qu’importe qu’elle puisse s’adonner à des genres éloignés de la réalité, comme le merveilleux ou le fantastique, elle finit toujours par parler de réalité, par lui emprunter quelque chose ; en somme, la fiction finit toujours par être humaine (dans toute son étendue ; l’humanité semble être partout d’une certaine façon, même dans l’animalité). Sinon, à quoi ferions-nous face ? Selon nous, il y a toujours du vrai quelque part dans la fiction. Resterait à se demander quoi.

Cependant, il ne faut pas oublier que même chez les plus réalistes des auteurs, dans le cas du texte, mais aussi probablement pour le cinéma, et autres véhicules de la fiction, « [c]e n’est jamais, en effet, le “réel” que l’on atteint […], mais une rationalisation, une textualisation du réel, une reconstruction a posteriori encodée dans et par le texte » 1. En somme, il y aurait transformation par transposition de la réalité sur un support particulier, dans son langage propre. Et ce, sans oublier, que l’acte d’écrire, d’imaginer aussi, engage déjà une transformation, déformation de la réalité. De sorte que la fiction est une construction, une fabrication signifiante.

De sorte aussi que ce n’est plus tout à fait un miroir auquel on a affaire. Ou alors, dans le sens de « cadre », ou donc le miroir devient une surface de sens limitée qui reflète un bout de réalité, un bout arraché qui prendra son sens en fonction de qu’il y aura ou non à l’intérieur du cadre. Faire du réalisme, c’est surtout « faire vrai », plutôt que montrer le vrai, c’est parler de la réalité, la représenter, plutôt que la montrer et la présenter. Aussi y a-t-il toujours une part de semblant, d’artifice. Le réalisme serait à son apogée lorsqu’il réussirait à cacher ses artifices (les artifices de la réalité). Comme l’écrit Maupassant dans la préface à Pierre et Jean : « Faire vrai consiste donc à donner l’illusion complète du vrai, suivant la logique ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement dans le pêle-mêle de leur succession. J’en conclus que les Réalistes de talent devraient s’appeler plutôt des Illusionnistes. » 2 La fiction est donc un miroir particulier, qui apporte du sens en plus, le découpe, le recolle, enchaînant et amassant les objets et choses signifiantes. Le miroir reproduit les ombres et les lumières, et parfois même les transforme. Enfin, ce miroir comme représentation est « source d’ordre et de sens et non redoublement d’une réalité prête à être dite, en attende de dévoilement. » 3

De sorte aussi que, fondamentalement, le réalisme resterait toujours une construction relative : il ne pourra jamais représenter toute la réalité. On parlera alors d’approche réaliste. Mais il pourra faire varier les points de vue sur un même objet, et les multipliant, espérant un jour décrire sa réalité entière ; ou alors seulement la réalité qui intéresse l’auteur, ou celle qu’il aura pu tant bien que mal atteindre, visant à travers ce qu’on appelle, un idéalisme (une idée de ce que serait l’objet réel qu’il veut décrire, fruit de son imagination et de son rapport à la réalité de cet objet). Selon nous, l’individu en général est la victime de sa propre humanité physique et mentale, de sa capacité de machine perceptrice et pensante limitée par ses facultés. Eh oui, n’est pas l’Omniscient qui veut. Le personnage de méchant de Jean-Claude Van Damme dans Ennemies Closer auquel nous faisons allusion dans l’article « Le Héros de film d’action ne mange pas », s’adresse à son « ennemi » perché en haut d’un arbre et qu’il arrive à retrouver presque par miracle, presque… à peu près en ces termes : « Vous savez pourquoi je suis si fort ? [dit-il au gars perché] C’est parce que contrairement aux autres individus, au lieu de faire aller mes sens un à la fois, je leur donne leur plein potentiel à chacun d’eux en même temps. »

Ainsi cette étude sur la bataille, qui, objet réel du passé pour l’historien, est tout autant pour le romancier un sujet d’écriture.

La Bataille : Histoire et fiction

Ce que l’on oppose traditionnellement comme type de discours ou encore de récit, c’est la fiction, comme histoire imaginaire, qui n’a jamais eu lieu donc, et l’Histoire, comme récit de ce qui s’est effectivement passé 4. Or, nous disions déjà que le statut référentiel de la fiction était ambigu, et celui de l’Histoire ne l’est pas moins. Et en cela, comme nous le verrons, la fiction et l’Histoire ne semblent pas si éloignées.

J’ai eu l’occasion lors d’un cours d’Histoire moderne, de travailler sur cette question du réalisme dans l’écriture de l’Histoire. Ayant récolté une très bonne note, je vais m’oser à vous en faire part (après relecture et augmentation), jugeant par la validation de mon professeur, que le contenu de mon travail mérite peut-être l’intérêt de plus de deux personnes.

Il s’agissait et s’agit d’une étude libre sur l’essai Anatomie de la bataille, de John Keegan, citoyen britannique, journaliste, et non moins qu’un des plus grands historiens militaires, selon Marianne, qui lui faisait hommage suite à sa mort en 2012.


Les batailles, les guerres font partie de la vie humaine. Aussi sont-elles déterminantes dans le récit des peuples, nations ou groupes d’individus. La manière la plus simple de les insérer dans l’Histoire serait de dévoiler qui gagne et qui perd, ainsi que les conséquences qui en découlent. La bataille serait ainsi décrite selon des liens de cause à effet superficiels. Pour Keegan, s’en tenir à cela, c’est passer à côté de la vérité historique. La bataille, comme tout objet scientifique, possède différentes couches de réalité et peut être éclairée selon différents points de vue. Ainsi, à la tendance de l’histoire militaire à se focaliser sur le commandement, les grands mouvements de bataillon, Keegan lui propose d’envisager la bataille du point de vue des combattants. Pour lui, leur psychologie est aussi importante que l’issue du combat, elle est digne d’être mise en lumière, permettant « une meilleure compréhension et non pas seulement une meilleure connaissance du passé ». La question n’est plus alors de savoir qui a gagné ou qui a perdu, mais : Que ressentait le combattant ? Comment percevait-il le combat ? Comment combattait-il ? Du point de vue de l’écriture, l’approche que Keegan critique et celle qu’il propose, impliquent des types d’écriture différents : l’historien qui se focalisera sur l’issue du combat sera poussé à n’en décrire que les grandes lignes : des groupes d’individus indistincts, des zones de combat, des déplacements, faisant ainsi fi de l’intériorité des combattants. À l’inverse, adopter le point de vue du combattant amène à se plonger dans son esprit, son intériorité. Cette problématique se retrouve chez les écrivains à travers les concepts de focalisation interne ou externe, par le « il » ou le « je » ; par là, il choisit ce qu’il va montrer, sa façon de construire un personnage, et au final sa manière de construire un récit. On la retrouve évidemment au cinéma à travers les caméras subjectives ou objectives.

Dans les extraits de cet essai, plusieurs éléments nous ont interpellés. Notamment, l’idée de scientificité nous a semblé parcourir l’ensemble des paragraphes. Dans l’« Histoire de l’histoire militaire », Keegan dévoile les difficultés posées par les déterminations sociales et historiques dans l’ouverture des recherches vers un objet, de sa prise en compte comme objet scientifique ; c’est ce que nous verrons dans une première partie. Enfin, il nous a semblé que les problématiques posées par l’écriture de la bataille recoupent celle du romancier en général (et même du fabricant de fiction) : le souci de faire vrai notamment. Ainsi, dans une seconde partie, nous analyserons les rapports entre l’écriture comme instrument de transmission d’une possible vérité et la scientificité.

Un Sujet d’écriture complexe

Dans le paragraphe « Histoire de l’histoire militaire », Keegan explique le contexte intellectuel des recherches historiques sur la bataille au xixe siècle. Comme le souligne Keegan, l’histoire militaire a été longtemps le fruit des préjugés ou blocages de ceux qui voulaient la raconter, elle était sociologiquement déterminée. On observe ainsi diverses couches de détermination : l’historien appartenant à une nation particulière, l’historien appartenant à une idéologie particulière (qui fait prévaloir plus ou moins l’intérêt de raconter la guerre au sein de l’Histoire).

« L’histoire militaire est un sujet trop chargé, trop lourd d’implications relatives à l’unité nationale, à la survie de la nation, au prestige dynastique ». C’est dans le contexte de l’Allemagne du IIe Reich que la figure dominante de l’histoire militaire, Hans Delbrück, témoigne de ce qui fait la spécificité de la bataille comme objet scientifique de l’historien ; des travers que l’on peut rencontrer en l’étudiant. Celle-ci peut être en effet utilisée à des fins politiques, à travers l’exaltation de la mort de l’autre, de la victoire, de l’unité nationale. Elle participe de l’édification de l’histoire d’un pays. Keegan énonce l’idée du détachement intellectuel nécessaire pour ne devenir ni laudateur ni obscurantiste. Ainsi pour Keegan, « Les Allemands étaient[-ils] incapables d’aborder la question avec détachement », car l’étude la guerre était en interférence avec le nationalisme et ses mythes. Le constat pour l’école historique française du xixe siècle est un peu différent : ses historiens étaient bloqués par le fait que la France connaissait plus la défaite que la victoire et que le récit de guerre pouvait conforter l’ennemi. Ainsi, la bataille comme objet scientifique était susceptible d’aller à l’encontre de la stabilité nationale. Seuls les pays de langue anglaise semblaient ne pas confirmer la règle. L’Amérique notamment, mais plus particulièrement pour les combats à l’extérieur de son territoire, réussissait à approcher de l’objectivité nécessaire.

Ainsi, durant cette période, l’historien en tant qu’appartenant à une nation, était conditionné par les rapports que celle-ci entretenait, géographiquement ou idéologiquement, avec la guerre. Le constat de Keegan découlant de cet état de fait est clair : « la guerre pendant 150 ans —à peu près la période de développement de l’histoire moderne— n’a été qu’un spectacle. »

Mais l’approche scientifique de la bataille était conditionnée par d’autres phénomènes : philosophie de l’histoire, idéologie morale. L’approche marxisante de l’Histoire plaçait en arrière-plan la bataille au profit de la dynamique du capital-travail, l’école de Rank la mettait au rang de superficialité. La morale chrétienne invitait à éclairer la guerre sous un aspect particulier : elle était considérée comme péché et poussait ainsi les historiens à l’approcher sous l’angle de la condamnation plutôt que de sa description. Son atrocité, sa violence, sa cruauté alors concouraient d’une régression de l’humanité.

Ainsi la guerre, la bataille étaient-elles mises de côté selon l’idée qu’elle importait peu dans les recherches ; on doutait de son utilité et de son contenu. Nous verrons dans la seconde partie en quoi ce contenu particulier est lui-même un problème pour qui veut l’écrire. En effet, l’horreur d’un fait ne peut être éludée au profit d’une approche froide, qui se voudrait objective ; elle fait partie de sa réalité. Aussi l’approche scientifique n’est-elle pas seulement une description du haut, mais consiste à décortiquer un objet selon des points de vue multiples ; chacun de ces points de vue éclairant l’objet de diverses façons. C’est ainsi que la bataille du point de vue du combattant s’est érigée en objet scientifique, digne d’être étudiée et racontée, en tant que partie du tout que représente la bataille.

À suivre…

Ceci est l’épisode 1 de 2 dans « Imaginaire, Histoire et fiction ». Rendez-vous le 31 juillet pour l’épisode 2.


  1. Philippe Hamon, « Le Discours contraint », in Roland Barthes et coll, Littérature et réalité, 1982, Seuil, p. 129. 

  2. Guy de Maupassant, Pierre et Jean, 1888, Paul Ollendorf. 

  3. Alexandre Gefen, La Mimèsis, 2003, Flammarion, p. 40. 

  4. Sur ce sujet, nous vous encourageons à consulter Gérard Genette, « Récit fictionnel, Récit factuel », in Fiction et Diction, 2004, Seuil, p. 141. 

By Bastien Houriez, on July 10, 2014. Top.

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