Human Fiction

Action – Creation – Critique

L’Utopie naturelle d’un promeneur solitaire, seconde partie

Une Harmonie naturelle à recréer

La Nouvelle Héloïse1 est, de l’aveu même de son auteur une œuvre rêvée 2, dans laquelle il donne vie à ses idéaux les plus chers, aussi bien sentimentaux, sociaux que religieux. Pour autant qu’elle soit le réconfort des souffrances qui l’accablent et des difficultés qu’il est en train de traverser, elle n’est pas pour son auteur un refuge, une rêverie stérile ou inconséquente. Ce qui est frappant dans la Nouvelle Héloïse, c’est l’interpénétration du réel et de l’avenir rêvé, où l’imaginaire suscite la réalité. L’œuvre contient la pensée et les interrogations de l’auteur lesquelles s’intègrent sans difficulté à l’intrigue romanesque. Rousseau se positionne moins en romancier qu’en maître à penser, il prend sa plume en réformateur 3. Et ce désir d’agir sur le monde réel est perceptible à travers l’œuvre, dans laquelle la faculté de raison est hissée en vertu absolue, avec pour pilier la foi cultivée dans une religiosité naturelle.

Dans cet extrait de la Nouvelle Héloïse, le lecteur peut percevoir que cet idéal est présent partout : les personnages font aisément usage de leur entendement, en matière d’éthique de vie (le couple Wolmar en créant un cadre de vie sain pour leur petite communauté et leurs « hôtes »)ou en matière de morale (refus de posséder des oiseaux en cage). Au côté de la raison s’exprime également une sacralité par la nature, laquelle est porteuse des valeurs de bonté et d’innocence, qui, comme il a été vu dans la partie précédente, peuvent être retrouvées au terme d’un travail de régénération et de désaliénation. Rousseau donne à voir au lecteur ce que l’homme pourrait idéalement accomplir à son échelle domestique, tout en appelant à une réalisation non plus virtuelle (par la fiction), mais bien réelle. Au regard de cela, la « charmante contemplation » de Saint-Preux interrompue par Madame de Wolmar (p. 457) est significative. Devant tant de magnificence, le jeune homme tombe dans la rêverie. Cependant, Rousseau ramène Saint-Preux comme son lecteur dans la réalité par l’entremise de cette dernière en lui rappelant que l’endroit n’est pas voué à une pure contemplation « qui laisse toujours une idée de solitude qui attriste » (p. 457), mais qu’il est animé d’une vie « sensible » (p. 457).

Ainsi, Rousseau instaure un décalage par rapport au récit traditionnel de l’Éden supraterrestre, en restituant « l’agréable asile » en dehors du rêve, car destiné au monde tangible régi par la raison. Même étant appelé l’« Élysée », le jardin est sans conteste une création et un artifice dont les moindres secrets sont dévoilés : du système hydraulique irriguant la terre à l’aménagement des bocages pour les oiseaux, tout est l’œuvre de la « patience et [du] temps » (p. 459), ce n’est en rien une nature sauvage qui est décrite, mais bien une nature fécondée par la culture et la raison. Toutefois, la nature n’est pas étouffée, ni même défigurée par la main du jardinier, comme l’illustre les propos suivants de Saint-Preux à M. de Wolmar : « […] un lieu si différent de ce qu’il était ne peut-être devenu ce qu’il est qu’avec de la culture et du soin : cependant je ne vois nulle part la moindre trace de culture ; tout est verdoyant, frais, vigoureux, et la main du jardinier ne se montre point […] et je n’aperçois aucun pas d’hommes. » (p. 461). L’idée d’illusion, de « masque » (pour reprendre le terme employé dans l’Émile) est par Saint-Preux clairement exprimée devant une nature aussi encadrée malgré les apparences.

La nature est bien le fruit du labeur de l’homme qui l’a en quelque sorte, purifiée et équilibrée. Il en ressort que, pour l’auteur, l’homme tient une place centrale dans ce tableau idyllique. Rousseau à travers la peinture d’un jardin cultivé à la perfection, exprime son optimisme dans l’être humain, dans son pouvoir de création dont il serait doué grâce à sa raison, au moyen de laquelle il peut agir sur le réel, le transformer, ou le recréer. Maurice Duchet à propos du jardin de Clarens parle d’un ensemble qui « […] n’a rien de naturel, mais il offre aux yeux de qui le contemplent l’image même de la pure nature, recrée par l’Homme » 4. C’est alors, à force d’art et de ruse, que l’homme peut recréer cette « pure nature » et réaliser la synthèse nécessaire entre la nature et la culture, mais tout en ne trahissant pas son essence. L’exceptionnalité de l’Homme est ainsi revendiquée par Rousseau, qui lui attribue une conscience de sa liberté et le don de perfectibilité. En conséquence, l’harmonie que l’Homme doit reconquérir n’est pas dans le passé, ni dans une nature primitive. Dans ce sens, la première préface de son traité Du contrat social est particulièrement éloquente : « la douce voix de la nature n’est plus pour nous un guide infaillible, ni l’indépendance que nous avons reçue d’elle est un état désirable » 5. C’est l’expression d’un rejet catégorique d’une nature d’un autre temps, d’une époque révolue durant laquelle elle aurait été une providence et une figure maternelle en fournissant aux hommes toute leur subsistance.

Désormais, la nature doit s’épanouir dans les limites de la liberté de l’individu, qui est un être civil, guidé par l’intelligence et par sa conscience. L’homme partage du moins une vertu avec les animaux, celle de la pitié, « seule vertu naturelle » qui le rapproche des ces derniers. Mais, l’Homme rousseauiste jouit « en qualité d’agent libre », de sa « conscience de la liberté » et de la « spiritualité de son âme » de la faculté de perfectibilité qu’il est seul à posséder 6. Dès lors, l’harmonie à rétablir doit se fondre sur l’état de nature, lequel n’est plus tant un état qu’une énergie, une tension de l’individu vers la liberté qui est une évolution vers la perfection 7. Un effort au terme duquel il trouverait une véritable liberté fondée sur les valeurs « naturelles » de solidarité, de bonté et de pureté. Celles-ci sont bien présentes dans le jardin à Clarens, à travers les soins prodigués par les Wolmar aux oiseaux pour que « […] rien ne leur manque, où personne ne les trouble » (p. 460) afin que « […] la peuplade se soutient et se multiplie » (p. 460). Ainsi, c’est grâce à la reconquête de ces valeurs que le couple Wolmar est parvenu à bâtir un véritable éden dans sa propriété, et ce sont ces valeurs qu’il transmet au jeune homme, lequel est émerveillé en s’exclamant à Mme de Wolmar « […] vous m’avez en effet transporté dans l’Élysée » (p. 461).


En changeant son rapport avec la nature, en puisant les « valeurs naturelles » en elle, l’Homme de Rousseau peut trouver le chemin vers une véritable liberté et instaurer une nouvelle harmonie entre les êtres. Cependant, il doit faire usage de sa force de perfectibilité qui appartient à sa propre nature, car la Nature, elle, n’est plus « un guide infaillible » vers l’accomplissement du bonheur terrestre. Cela n’est possible qu’au moyen d’une pédagogie, capable à l’homme de reprendre possession de sa véritable nature et de prendre conscience de sa place dans l’ordre naturel. Cette pédagogie procéderait dans une redécouverte de cette nature par le biais de l’environnement naturel en privilégiant un apprentissage par les sens qui doit préparer à l’exercice de la raison 8. À terme, l’homme retrouverait sa liberté morale au sens d’une affirmation de sa puissance en tant qu’elle est une faculté active et intelligente et, une fois celle-ci en possession, il peut agir pour recréer l’harmonie naturelle. Dans ce sens, le jardin idyllique de Clarens fonctionne comme une allégorie de cet idéal terrestre en montrant la beauté d’une telle harmonie réalisée des seules mains de l’Homme, aussi bien autour de lui qu’a l’intérieur de lui en ce qu’elle se fait entendre dans son cœur, dans la certitude morale qui l’habite. L’homme et la Nature se trouvent ainsi par Rousseau fortement spiritualisés en ce qu’ils sont capables de retrouver l’unité et l’innocence première pour vivre en équilibre l’un et l’autre. Toutefois, l’Homme, en se faisant jardinier tout puissant, ne risquerait-il pas de dénaturer davantage son environnement, avec pour résultat un déséquilibre ? La nature, qui est ainsi purifiée n’est-elle pas aussi plus artificielle malgré les apparences ? La nature est-elle uniquement destinée à servir le salut de l’homme ? L’anthropocentrisme de Rousseau est ici évident. Cependant, le philosophe de Genève en a bien conscience, car dès son Discours sur l’origine de l’inégalité (en 1755) Rousseau admettait que la faculté de se perfectionner (qui distingue l’homme de l’animal) peut se retourner contre les hommes et devenir une force destructive, le rendant « à la longue le tyran, de lui-même et de la nature » 9. Ainsi, Rousseau nous montre le tableau de la complexité humaine, pleine de contradictions et d’incohérences, mais il est également convaincu que l’Homme peu les surmonter grâce à un travail sur lui-même, sur sa propre nature et son essence, lui permettant de retrouver une existence harmonieuse avec ses semblables et la nature.

Fin

Ceci est l’épisode 2 de 2 dans « L’Utopie naturelle d’un promeneur solitaire ».


  1. Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse (extrait de la lettre xi, quatrième partie), in Œuvres complètes, Tome II, 1961, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), p. 456 à 461. Les numéros de pages dans le texte font référence à cet ouvrage. 

  2. Les Confessions nous apprennent que Rousseau s’est livré délicieusement « au pays des chimères », qu’il le peupla d’êtres selon son cœur suivant son « imagination créatrice ». Il commença donc Julie pour satisfaire son goût pour le romanesque et continua ce roman pour inscrire son système de pensée dans un univers d’imagination et de sensibilité. 

  3. Il justifiera son roman, une fois publié, comme une œuvre d’édification. 

  4. Cité par Michel Delon dans « État de nature », in Raymond Trousson, Frédéric S. Eigeldinger et coll, Dictionnaire de Jean-Jacques Rousseau, 2006, Honoré Champion, p. 646. 

  5. Ibid. 

  6. Frédéric S. Eigeldinger, « Animaux », supra, p. 41. 

  7. Ibid. 

  8. Le même principe est au centre de la « pédagogie négative » exposé par Rousseau dans L’Émile

  9. Bronisław Baczko, « Aliénation », in Raymond Trousson, Frédéric S. Eigeldinger et coll, Dictionnaire de Jean-Jacques Rousseau, op. cit, p. 21 

By Clément Fucci, on July 17, 2014. Top.

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