Human Fiction

Action – Creation – Critique

Le Héros de film d’action ne mange pas, quatrième partie

Comment fais-tu pour ne pas manger ?

Telle serait la question sous-entendue que poserait Matt Farrell, le personnage de hacker joué par Justin Long dans Live Free or Die Hard1, à John McClane. Lui et John sont embarqués dans un combat de survie et d’attaque contre une conspiration visant à plonger le pays dans le chaos grâce à la maîtrise du réseau informatique national qui contrôle absolument toutes les communications, les transports et l'énergie des États-Unis. C’est la « Liquidation » qui consiste à faire tout disparaître.

Live Free or Die Hard

Live Free or Die Hard

Ce qui nous a intéressés dans ce film et ce qui a motivé cet article, c’est Matt, le partenaire de John dans cette aventure, qui tout au long de l’histoire se plaindra d’avoir faim, étonné qu’il est que John ne semble ressentir aucune faiblesse, aucun besoin. Il nous a semblé qu’à travers ce rôle, le film jouait de ce code qui consiste dans le fait que le héros ne mange pas, voire carrément que le héros ne « doive » pas manger. Matt dira qu’il fait de l’hypoglycémie, qu’en somme il est « fragile », il suppliera qu’on le nourrisse, sous le regard à peine concerné de John et des autres. Et même lorsque Matt demande un hamburger dans un fast-food, la façon la plus rapide de se nourrir, et donc lié à la vitesse et à la fonctionnalité, en somme, suivant les principes du film d’action, cela lui sera refusé. Une façon de dire que dans ce film on ne mange rien. C’est une question qui n’intéresse personne dans ce film, et surtout pas John. Lui doit d’abord remplir sa mission et ensuite seulement, non pas pendant les ellipses, mais après le happy-end23, il pourra manger et se reposer, jusqu’à la prochaine mission.

Matt est cryptographe, hacker, geek, expert en technologie, programmateur en informatique. Il boit du Red Bull ™, il collectionne les figures de fiction, et est civilisé. John est un policier expert dans son domaine, un homme d’action, ignorant des technologies, brutal, presque animal, un « homme de Cro-Magnon », dont la force et la détermination sont les armes. Matt prend la « Liquidation » comme un jeu, dont les conséquences importent peu. John lui pense au monde concret, aux personnes en danger. Dans ce film, le héros d’action est dans le vrai monde, et c’est, comme souvent, le sauveur d’une situation dans laquelle les autorités ne sont pas compétentes et où il se retrouve livré à lui-même (ici, comme souvent les autorités diverses se marchent sur le pied, se cachent des choses ; ici, c’est le cliché inversé du FBI qui arrive et qui jarte les policiers, en une version où celui qui ne sait pas, met de côté ceux qui savent et pour le coup cachent des informations qui pourraient permettre à celui qui ne sait pas de devenir compétent). Jonh aura à ses côtés un expert dans un monde que lui ne connaît pas, les technologies. Pour former un duo. Comme dans Hellboy II4, hormis que, dans ce dernier, Guillermo Del Toro a mis l’accent sur la confrontation des individus plutôt que leur coopération.

Matt croit en la théorie du complot, que les médias font tout pour installer un climat de frayeur. Mais alors qu’il vit dans le monde numérique, il est bien conscient que ce qu’au début John prend pour une théorie impossible s’avérera être la réalité.

Matt avait programmé un code. John avait été envoyé pour appréhender un hacker à la suite d’une panne inexpliquée du système informatique des autorités. Lorsque les premières balles traversèrent l’appartement de Matt, ce dernier, sans s’en rendre compte, venait de rentrer dans un monde pour lequel il n’est pas fait. Sa première réaction ? Des cris étouffés puis d’affolement répétitifs, « merde… merde… putain ! putain ! », alors que c’est déjà le chaos dans l’appartement et que John s’occupe de tuer les méchants sans savoir encore qui ils sont ni pourquoi ils sont là. Le héros de film d’action est courageux (il n’a jamais peur ou alors il la vainc très rapidement), et est souvent montré comme quelqu’un qui maîtrise le monde dans lequel il vit. Matt tremble, il a peur. Il demande à John s’il a peur. Il lui répond que oui, que c’est l’adrénaline qui lui fait ça, que « ça va passer ». Au début du film, lorsqu’à la fin de l’attaque de l’appartement de Matt, John envoie un des méchants valdinguer dans des poubelles, Matt est impressionné par la performance, « Vous avez vu ça ? », comme s’il n’en croyait pas ses yeux. Il parle à la place du spectateur, en son nom, spectateur qui s’identifiera plus facilement au corps et à l’esprit du geek qu’à ceux de John, qui dépasse nos compétences. Matt a notre corps et notre esprit en quelque sorte. John a ceux dont on pourrait rêver.

Un des effets que produit un héros de film d’action est celui d’impressionner. Mais un autre effet est aussi par exemple de séduire par l’assurance en soi et l’humour notamment. John ne faiblit jamais durant le film, son plan est simple : trouver les méchants et les éliminer. Cependant, à la fin, il aura une inquiétude sérieuse face à l’ampleur de la tâche à accomplir : « S’il venait à m’arriver quelque chose… » Il pense ainsi à sa fille (sa vie émotionnelle). Mais cette phrase aussi a un enjeu narratif et aura pour effet de nous préparer au pire, sans nous décevoir.

Dans ce film, la surenchère de l’évènement impressionnant est tellement flagrante qu’elle confine au comique. John appelle ça des « coups de bol », ces choses improbables qu’il fait avec les objets qui l’entourent et contre les méchants, tout cela sous les yeux ébahis de Matt. De sorte que le film à nouveau parodie le genre en exagérant encore plus les scènes d’action spectaculaire, jusqu’à nous faire jouir à la fois par l’expérience visuelle, mais aussi par le rire suscité. C’est la scène où John envoie s’envoler une voiture dans un hélicoptère, tout cela pour pouvoir sortir d’un tunnel dans lequel ils étaient piégés. Ensuite, John, conduisant un gigantesque camion, se voit pris en chasse par un avion de chasse justement, à travers les dédales d’une autoroute en hauteur qui prendra cher.

Rapidement dans l’histoire, John est blessé. Il a du sang sur la figure et il boite un peu. À ce moment, c’est la colère qui le guide, qui actionne l’adrénaline ou cette substance magique fictionnelle qui fait continuer le héros malgré les blessures. De sorte que, dans les films d’action, l’assertion qui semble illustrer le principe de la force du héros serait la suivante : « Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » À laquelle, il faut accoler celle concernant son conflit avec le méchant : « Tout ce qui ne me tue pas te rends moins fort. » Matt qualifie l’attitude de John de stoïque, comme s’il endurait la souffrance en silence, jusqu’à l’oublier. Comme si le mental l’emportait sur le corps, et non, que ce corps, de lui-même, résisterait.

Dans ce film d’action, le mal est présent dès le début, on voit se coudre les rouages de la machine maléfique, instaurant d’emblée une atmosphère pesante, où la menace est déjà là, où le mal ne fait pas que rôder, mais se prépare à agir.

Ils sont des Big Brothers multipliés par dix et belliqueux. À la tête de leur organisation terroriste moderne hiérarchisée, il y a la tête pensante, Thomas Gabriel, instigateur du plan, de la « Liquidation ». On voit rapidement son visage, parfois rieur, cynique, sûr de lui, dur et sévère. En dessous de lui se trouvent les autres acteurs de ce terrorisme : la force physique et armée terrestre ainsi qu’aérienne (elle représente la force concrète, réelle, celle de l’homme d’action) ; les ingénieurs qui sabotent la ville depuis les réseaux informatiques, agissant ainsi sur la réalité concrète à partir du numérique (l’informatique est le mécanisme d’horlogerie du monde, et en dérégler les rouages bien huilés revient à semer le chaos dans le monde analogique).

Un personnage se détache des autres : la compagne de Thomas Gabriel, Mai Lihn. Elle mélange aptitudes intellectuelles et physiques, ce qui fait d’elle une arme redoutable, à bout de laquelle John devra se mettre en danger pour l’éliminer. Elle représentera aussi un point faible de Gabriel, que John utilisera avec provocation lorsqu’il en aura fini avec elle. Mais cela ne le rendra pas moins fort, et le poussera à jouer sur le même terrain que John en kidnappant sa fille.

La confrontation avec « l’Asiatique qui cogne sur tout ce qui bouge » va pousser John en tant qu’homme d’action à mettre sa propre vie en danger. Ils se sont affrontés au corps à corps, façon « kung-fu maîtrisé » vs « force brute et résistance », et John est sur les nerfs, en colère, remonté émotionnellement et physiquement (il vient de se prendre une déculottée et de chuter de plusieurs étages). L’émotionnel est mal contrôlé, le submerge et son tempérament d’homme de l’action le pousse à choisir l’idée la plus improbable et impressionnante. Ainsi, après avoir remonté tous les étages dans une voiture à toute allure, il emboutit Mai Lihn et roule avec elle sur le capot jusqu’à foncer dans une cage d’ascenseur. Mis par lui-même dans cette position dangereuse (« Il en fait trop », pourrait-on dire), le combat continue, et les risques deviennent de plus en plus grands. La voiture, autant qu’eux deux, peut tomber d’un moment à l’autre dans le vide et s’écraser des dizaines de mètres plus bas. Finalement, c’est Matt qui sauvera John en prenant enfin part à l’action en utilisant la force physique (notons tout de même qu’il tape le méchant qui allait tirer sur John « par derrière » avec une barrière, de sorte qu’il ne se met pas en danger, mais agit héroïquement en sauvant tout de même John).

De là, nous émettons l’idée générale que ce serait le milieu (émotionnel —subjectif et atmosphérique— et physique) qui imposerait le recours à des méthodes impressionnantes. Ici, l’émotionnel subjectif serait l’état d’esprit de John, l’atmosphérique serait l’ambiance de combat sans fin de la scène (en relation avec les autres scènes dont l’intensité est toujours croissante). Le milieu physique serait les outils mis à sa disposition (voiture, cage d’escalier, armes à feu). De sorte que l’univers du film d’action est construit pour l’action.

Les comportements de Matt évoluent tout au long du film, contrairement à John qui ne change pas, qui n’a pas besoin de changer. Matt peu à peu devient un héros. Et vers la fin, quoi qu’en pense John, il veut lui donner son aide. « Je ne parierais pas sur toi », dit-il à John alors qu’ils ont trouvé où sont basés les méchants. Il aura l’occasion à la fin, après avoir reçu une balle de la jambe en refusant de désactiver un programme qui bloque les méchants, de sauver la fille de John, Lucy, en tirant sur un des gardes armés et intelligents de Thomas Gabriel. C’est cette dernière, un peu avant qui lui aura dit de « respirer un coup » et « d’avoir plus de couilles ». La fille de John a le même tempérament que son père, elle lui ressemble, elle tirera dans le pied d’un méchant comme son père, assumera sa déformation professionnelle lorsqu’elle demandera leurs papiers aux agents qui viendront la sortir d’une cage d’ascenseur dans laquelle elle était bloquée sans plus s’inquiéter. Ainsi à travers ses actes, et malgré ses carences physiques, Matt deviendra un héros.

Matt dit à John à la vue des évènements désastreux qui se déroulent : « C’est ma faute. Au départ, ça vous concernait pas. » Il se sent coupable de ce qui arrive à John, et en effet, il a participé sans le savoir à un plan machiavélique dans lequel John a été entraîné (« au mauvais endroit, au mauvais moment »). Mais John fait son boulot et ne lui en veut pas. « T’excuses pas », lui répond-il ainsi. En effet, John fait ce qu’il a à faire, « et c’est ça qui fait de vous de ce que vous êtes », répond Matt. Matt le prend en effet pour un héros :

Je suis pas comme vous, je ne suis pas courageux ou héroïque.

Je suis pas un héros. […] C’est mon métier, je le fais, c’est tout.

C’est la situation qui fait de lui un héros, mais surtout par le fait qu’il parvienne à la rétablir en éliminant le mal. John se demande ce qu’il gagne à faire ce qu’il fait, et la réponse est « rien », au final. Il est blasé, cynique, sa vie est merdique. Il est divorcé, a des problèmes d’argent, s’est disputé avec sa fille et ne voit plus son fils. Lorsqu’il raconte cela à Matt (mais qu’aussi Thomas Gabriel lui rappelle), c’est l’occasion de raconter ce qu’il se passe hors du film, c’est-à-dire son quotidien ordinaire. Le film d’action ne montre pas l’ordinaire, mais il peut le raconter à travers de cours dialogues, non pas lors d’un repas, mais lors qu’ils sont en route, ou en face à face avec les méchants.

Thomas Gabriel dit de John qu’il est « imbu de sa personne », puis lorsqu’il lui tient le couteau sous la gorge métaphoriquement, il se moque de lui : « Faites un bon mot. Dites quelque chose de spirituel. » Le méchant se moque du héros donc, mais il se moque aussi de tous les héros de film d’action d’une façon générale, de leur « spiritualité ». En effet, John fait preuve d’arrogance envers le méchant tout au long du film, mais c’est qu’il est blasé, qu’il en a « ras le bol », qu’il n’avait pas besoin de ça en plus de sa vie problématique. Il est abonné à ce genre de situation, d’où son tempérament.

Le gimmick de la saga qui consiste à être au mauvais endroit au mauvais moment représente au-delà de sa signification commune un enjeu dramatique et narratif. C’est-à-dire qu’être là où il ne faut pas et quand il ne le faut pas entraîne forcément une situation peu banale, qui pourra prendre des allures différentes, mais aura toujours ce pouvoir en lui d’être un évènement particulier, qui sort de l’ordinaire. Le gimmick suggère d’emblée une situation critique.


Des films comme Kindergarten Cop5, avec Arnold Schwarzeneger, ou The Pacifier6, avec Vin Diesel, ont mis en avant cette caractéristique en plongeant les héros dans des univers dans lesquels ils ne devraient pas forcément se sentir à l’aise. Dans The Pacifier, Shane wolf, un soldat fort et courageux, doit s’occuper de protéger les enfants d’une famille en danger et applique ses méthodes militaires au monde domestique. Mais gardant une once d’action, ces films sont des comédies avant tout.

Un autre film symbolique, parodique de l’état esprit du film d’action met en scène Samuel L. Jackson et Dwayne Johnson, les deux héros-policiers de la ville, à qui l’on ne reproche pas de mettre à sac toute la ville pour rattraper une voiture de dealers, tout cela dans un déluge de cascades hors-norme.

The Other Guys

The Other Guys

Le titre traduit bien cette comédie assumée comme un contrecliché du film d’action : The Other Guys7. Parce que les vrais « héros » de l’histoire ne sont pas ces deux gros bonnets. Eux sont les héros qui disparaîtront d’une façon qu’il ne faudrait pas spoiler, mais qui, selon nous, signifierait le moment où le héros de film d’action perd les pédales et commence à croire vraiment qu’il est un héros, capable de tout. Les deux héros de l’histoire sont ceux dont tout le monde se moque, Gamble (sa bizarrerie et sa peur) et Holtz (qui voit des parrains de la drogue partout 8), joué respectivement par Will Ferrel et Mark Wahlberg, et qui prendront en charge l’aspect comédie du film et dans une moindre part, action. Ces deux « héros » mangeront donc, à leur façon 9.

The Other Guys

Nous avons ainsi pu voir comment le fait que les héros de film d’action ne mangent pas est un code de la fiction. Tout du moins, l’on voit que la nourriture, simple élément en apparence, prend de multiples dimensions dans la fiction en général, qui touche au genre, aux personnages, à l’intrigue, à la construction du monde fictionnel. En réalité, il en est de même pour tous les objets de la fiction, et nous aurons l’occasion de travailler sur certains d’entre eux. Maintenant, il reste à s’amuser en regardant des films ou lisant des romans, à traquer les moments où les personnages mangent, à se demander pourquoi, comment, etc.

Ainsi, nous conclurons en rappelant que nous n’avons pas explicitement dissocié nourriture et boisson, mais qu’en effet une même « étude » pourrait être faite à propos des liquides que nos héros ingurgitent. Notamment par exemple l’alcool, qui, comme la nourriture, peut prendre divers sens en raison de son traitement fictionnel. Il peut alors être à la fois signe de la célébration, de la déchéance, de la fête, de l’euphorie, de l’ivresse, de la désinhibition, de l’oubli de soi, de la folie, de la désobéissance, ou encore pour marquer une époque comme dans Mad Men, où les personnages boivent et fument jusqu’à nous donner mal à l’estomac et au poumon.

Fin

Ceci est l’épisode 4 de 4 dans « Le Héros de film d’action ne mange pas ».


  1. Die Hard IV, Retour en Enfer en VF

  2. Lionel Lacour, « Le Happy-end, une notion très importante pour comprendre une société », Cinésium, consulté le 12 avril 2014. 

  3. Edgar Morin, « La Happy-end », L'Esprit du temps, consulté le 12 avril 2014. 

  4. Cf. ce que nous avons dit sur Hellboy II dans l’épisode précédent

  5. Un Flic à la maternelle en VF

  6. Baby-sittor en VF

  7. Very Bad Cops en VF

  8. Cf. Miami Vice. 

  9. Voyez aussi Last Action Hero, de John McTiernan, parodie de film d'action qui en dévoile certains codes et clichés. Dans le même ordre d’idée, vous pouvez consulter ce site, plus drôle que sérieux, mais qui met à jour quelques poncifs du genre : Lionel Allorge, « Ça se passe comme ça à Hollywood ! », Les Grimoires de la Lune rouge, consulté le 24 mai 2014. 

By Bastien Houriez, on July 24, 2014. Top.

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