Human Fiction

Action – Creation – Critique

Entretien avec un Pouhiou

Pouhiou en dédicace au Capitole du libre de 2012

Février 2014. Songez-y, Human Fiction n’était pas encore né, tout juste un concept germé dans la tête de quelques étudiants. Pourtant, c’est à ce moment que cette histoire débute. Je préparais mes congés prochains, prévoyais de passer quelques jours à Toulouse. C’est là que je me rends compte d’une chose. À Toulouse, on trouve du soleil, des balcons et de très douces températures, certes, mais, à Toulouse, on trouve aussi Pouhiou.

Pouhiou, c'est un comédien, un écrivain et un être humain très sympathique et un peu geek sur les bords. Après une carrière sur les planches, il est mort à l'âge de vingt-cinq ans. Ce n'est qu'après qu'il commença sa seconde carrière, de dramaturge, de romancier et de vidéaste. Ce n'est pas moi qui le dis, mais son site officiel.

Un petit échange de courriel plus tard, la chose était entendue, Pouhiou et moi nous retrouverions chez lui pour un entretien. C’est donc un 24 février que je quittai le calme du balcon de mon frère donnant sur le canal du Midi pour m’engouffrer dans le calme des rues toulousaines. J’arrivai chez Pouhiou qui, avant tout entretien, me demanda si j'avais mangé. C'était le cas, je déballai donc mon dictaphone…


Moi : Bonjour Pouhiou.

Pouhiou : Salut.

M. : Si l’on en croit ton site, tu as d’abord été comédien jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, où tu es mort. Est-ce que tu peux nous expliquer ça ?

P. : Oui bien sûr. En fait, à l’âge de vingt-cinq ans, j’ai eu une de mes périodes « suicidaires », où c’était quelque chose de vraiment régulier chez moi, sachant que c’était pas le… tout le côté suicide ou autour de la mort, c’était pas vraiment un délire de « Je souffre et donc je veux que ça s’arrête », c’était plus « Qu’est-ce que je fous là ? À quoi ça sert que je sois là ? », une conscience aiguë que chaque jour je transforme des kilos d’animaux et de végétaux en excréments, et que ça sert à rien. Et donc à chaque fois cette question de « Et si je meurs, là maintenant, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce que ça change ? » Ça très augmenté aussi par une société où, dès que t’es chômeur, tu sers plus à rien, t’es inutile, etc, et ça je le vivais très profondément. Donc voilà. Donc j’avais une de ces périodes-là et dans ces périodes-là en fait, je m’imagine en train de me tuer. Et là c’était le mois de novembre 2006 où, c’était à chaque fois que je prenais la voiture, j’imaginais très clairement le fait d’appuyer sur l’accélérateur, d’enlever la ceinture et puis de ne pas tourner quand il y avait un virage, de me prendre un mur, de traverser le pare-brise, etc. Et en fait, la suite, là ce que je te raconte c’est clairement une histoire, c’est un conte. Je suis conscient que c’est un conte. Je suis aussi conscient du pouvoir des contes. Et en fait, tant et si bien que c’est arrivé, quelque part. Ça n’est pas du tout arrivé, j’ai pas eu d’accident de bagnole, mais c’est arrivé au moins dans ma tête. Il y a eu quelque chose de tellement précis… Amélie Nothomb parle d’accidents mentaux parfois, ben ouais, il y a eu ça, une sorte d’accident mental où à un moment donné je fais : « Ah ben tiens c’est arrivé. » C’était tellement… tellement bien imaginé, tellement précis, les bouts de verre miroitants, les ceci, les cela, la 205 explosée, le truc, tu vois… voilà. Et bah du coup : « Ah, je suis mort. Je suis mort et la Mort s’en est pas rendu compte. Je suis mort et je vis sur du bonus. Je suis mort et c’est pour ma gueule maintenant. » Et du coup il y a eu cette déconstruction de « Pourquoi est-ce que j’aurais besoin que ma vie ait un sens ? » Je vois bien l’absurdité de la condition humaine… C’est ça auquel je me confrontais et donc voilà, pourquoi est-ce que j’aurais besoin que ma vie ait un sens ? Et pourquoi est-ce que j’aurais besoin d’adopter les regards des autres et les attentes des autres ou ce que je crois être les attentes des autres ? Ça a été une libération.

M. : Ça rappelle une certaine scène des Noenautes.

P. : Tout-à-fait, cette histoire-là a été utilisée pour les Noenautes et après ça, donc ça ça se passe en novembre 2006, c’est janvier 2007, je crois, que j’ai une idée qui commence à m’obséder : celle d’un jeune homme à qui ses parents disent « Écoute, on t’a donné la vie, tu l’as pas choisi, alors on va te donner la mort. » Et c’est là que j’écris Tocante. C’est là que j’écris ma première pièce de théâtre, que je considère comme la première œuvre complète, que j’aie vraiment fini, réussi à terminer. J’avais fait un scénar’ de court métrage avant, mais voilà.

M. : Je reviens sur ton site, on peut lire que, dès tes premiers textes, donc notamment Tocante, tes mots sont libres et, je cite, tu « ne crois pas en la propriété, mais en la provenance intellectuelle. » Peux-tu nous en dire plus ?

P. : Ouais. Pour moi « propriété intellectuelle » c’est un contresens parce que l’appropriabilité d’une idée… alors je sais très bien que ce ne sont pas les idées que la propriété intellectuelle protège, soi-disant protège, ou enferme, ça dépend de quel point de vue on se place, je sais bien que ce ne sont pas les idées, mais la personnalité, la façon, le style, le tour de main… mais tout ça pour moi c’est un contresens que de dire qu’il s’agit de propriété. Je crois en la provenance intellectuelle : ça vient de moi, c’est passé par moi ; ces idées-là, cette histoire-là, cette façon de raconter là est passée par moi. Je vois très bien dans tout ce que j’écris, parce que je suis le premier à le lire, forcément, et à le relire, et je vois très bien tous les petits morceaux de… « Oh ça c’est du Pouhiou… Oh, Pouhiou tu te parodies toi-même, là… Mmh, je t’ai vu ! » Ben voilà : clairement je le vois, je vois les emprunts à ma vie, et de plus en plus j’essaie de les marquer. Il y a cette volonté-là dans les Noenautes, notamment dans les éditions Framabook du blog, il y a une tonne de notes de bas de page pour montrer « Regardez j’ai emprunté ça ; ça, ça vient de là ; ça, c’est une réplique qui vient de là ; ça, c’est transformé d’ici ; ça, je sais pas pourquoi, je le relie à telle influence », et l’influence ça peut être une blague Carambar, ça peut être du Boris Vian, ça peut être du Cyrano ou du Lady Gaga, il n’y a pas de problème.

M. : Il va falloir que je jette un œil sur cette édition alors…

P. : (rire) Je sais pas si j’ai répondu à ta question… Propriété, provenance.

M. : Oui, à peu près… On voit aussi une certaine idée d’innutrition aussi dans…

P. : Innutrition ?

M. : L’idée de : « Je vois autour de moi, je reçois, j’ingère et je ressors. »

P. : Totalement, de digestion et d’excrétion. Je veux préparer une petite conférence où je commencerai en expliquant qu’une des activités que j’aime beaucoup dans la vie c’est faire caca. C’est très très très plaisant et je pense que le processus créatif correspond à cette activité extrêmement plaisante. (rire) Il y a deux-trois colocs qui sont morts de rire au passage… Ouais, mais clairement et oui, pour moi c’est… nutrition, respiration aussi, dans le sens où je choisis pas vraiment ce qui va nourrir quoi, mais je vois bien que l’ogre se nourrit de tout. L’ogre, l’inspiration, le processus créatif, la poïétique, ce que tu veux. Il se nourrit de tout, c’est lui qui choisit. C’est pas moi. J’ai un exemple terrible : j’ai un pote qui me parle de son viol, que la première expérience sexuelle qu’il a eue, avec son mec, il l’a vécu comme un viol, c’est un viol, et je me dis « tu vois ce genre de confidences t’as pas envie que ça ressorte dans un roman… » Et pourtant c’est ressorti. Alors c’est pas ressorti exactement lui ce qu’il m’a dit ; ce qui est ressorti, c’est plutôt mon vécu de cette discussion-là où je voyais ce mec en fait, cinq ans plus tard, revivre son viol, alors que c’était fini ! Et qu’en fait ce viol se revivait à chaque fois qu’il se le remémorait. Il le resubissait. Il était violé devant mes yeux au moment où il me le racontait et c’était quelque chose de très frappant. Je ne choisis pas ce dont ça se nourrit, mais ça se nourrit. À partir de là, s’il n’y a pas de barrière quand ça se nourrit, je vois pas pourquoi il y a des barrières quand ça se diffuse.

M. : Tu publies tes œuvres dans le domaine public vivant. D’abord qu’est-ce que c’est ? Et est-ce qu’on doit en déduire une volonté d’abroger les droits d’auteurs ?

P. : (rire) Le domaine public vivant c’est le domaine public de son vivant, c’est-à-dire que je… « Bonjour, je m’appelle Pouhiou et je suis mort depuis plus de soixante-dix ans. » (rire) Non, mais c’est intéressant de le présenter comme ça ; si tu veux, pas besoin d’attendre plus de soixante-dix ans pour que mes œuvres appartiennent à tout le monde et ne soient appropriables par personne. C’est vraiment quelque chose que j’aime bien, vraiment remettre dans les biens communs —dans les communs, maintenant on ne dit même plus « bien communs », on dit « communs »—, remettre les créations qui sont arrivées au travers de moi. Si tu remarques bien, j’emploie la forme passive et non pas la forme active là-dessus, parce que c’est mon ressenti. Le domaine public vivant, c’est ça, c’est aussi et c’est surtout pour moi et ça va répondre à ta deuxième question une manière de faire du « copy-out ». L’expression vient de Calimaq, Lionel Maurel, qui tient un blog formidable, S.I.Lex, et cette idée de « copy-out », c’est-à-dire que quand tu commences à t’intéresser au Libre, à l’art libre et aux droits d’auteurs, c’est un bordel monstre. Je veux dire, j’ai fait partie comme beaucoup d’auteurs avant de ceux qui disaient : « Ouais, ça a l’air bien, ça a l’air à peu près ce que je veux faire. » Tu vas sur le site des Creative Commons, tu vois que tu as des choix à cocher et puis au bout d’un moment, du coup, tu fais : « Ah ouais, mais j’ai quand même un peu peur de ça, ah ouais, mais j’ai quand même un peu peur de ça… » parce que les choix sont présentés à toi, et donc réveillent les peurs, et donc tu ne réfléchis absolument pas à la portée de ta licence, mais tu prends une licence au pifomètre de… ce qui te va. Puis au bout d’un moment, ce qui m’est arrivé c’est que je me suis vraiment intéressé à ce que ça voulait dire et donc du coup il faut étudier le droit d’auteur, il faut voir ce que sont les licences, que ce sont des aménagements à l’intérieur du droit d’auteur, etc. Et c’est un bordel… Alors c’est génial, pour un geek légal, c’est jouissif, c’est un super labyrinthe ! Mais c’est un putain de labyrinthe, quoi… et au bout d’un moment, stop. Au bout d’un moment je me suis rendu compte que ça n’avait plus aucun rapport avec ce que je vivais. Notamment à force d’écrire tous les jours un blog et de tous les jours se mettre face au processus créatif, c’est-à-dire que tous les jours je me disais : « Là, putain, à 17 h 28 il faut que j’aie huit cents mots. » Donc à 15 h il fallait que je m’y mette, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige : au plus tard, 15 h. Tu vois je pouvais procrastiner, je pouvais faire tout ce que je voulais, jusqu’à 15 h. Après c’était mort. Bref. Et donc, à voir tout ce bordel, à un moment donné j’ai voulu me détendre du copyright, me détendre du droit d’auteur, ça (sifflement), je lâche tout ça, merde. La loi n’a rien à foutre là-dedans. Qu’il y ait une éthique, qu’il y ait… oui j’ai envie que les gens agissent de manière classe. Ils le font pas forcément, c’est arrivé, et c’est très bien comme ça. Voilà. Et donc non, il n’y a aucune envie d’abroger le droit d’auteur, je comprends qu’il y en ait encore qui ont tout plein de peurs et ils ont besoin de lois pour avoir moins peur, et je le comprends. Par contre ce serait bien qu’on réaménage des trucs tous pourris parce que, franchement, le droit d’auteur, il a besoin d’un sacré coup de (mot non compris… ajax rouge ?) dans sa gueule.

M. : L’un des arguments les plus massifs des partisans d’un droit d’auteur fort est que cela permet aux artistes de vivre.

P. : (rire)

M. : Quelle est ta réponse à cet argument et, par ailleurs, comment vis-tu ?

P. : (rire) Donc ma réponse, je crois qu’elle s’est entendue… Non, non non, c’est du bullshit le plus total, ça, c’est… faut bien reprendre les choses dès le départ, le droit d’auteur —comme le copyright— est né avec l’impression, et c’est né d’une envie de censure, parce que d’un coup, d’un seul, n’importe qui peut diffuser du savoir, du livre, d’accord ? Et là, c’était pas possible puisque cette diffusion du savoir était gérée par l’Église uniquement. Donc les Églises, que ce soit en Angleterre ou en France vont se mettre de mèche avec le pouvoir en place pour endiguer cette diffusion et ça va donner les prémisses du droit d’auteur. Si on revient un peu plus tard, le droit d’auteur français, on le sait, il est né avec Beaumarchais ; Beaumarchais en 1780 monte la SACD, essaie de faire du lobbyisme pour que le droit d’auteur marche, Beaumarchais, faut regarder sa page Wikipédia ! Beaumarchais, c’est un putain d’homme d’affaires ! C’est un mec qui va vendre des armes au général Lafayette pour aller faire la guerre, pour aller aider les Américains, en étant de mèche avec le Roi. C’est un mec, en 1780 déjà, il a une papeterie. Il est imprimeur-libraire —à l’époque, c’est ça les éditeurs, on est éditeur-imprimeur-libraire. Donc en fait, il est déjà toute la chaîne du livre à lui tout seul. Et quand en 1790 il réussit, avec du lobbyisme, auprès de la Révolution, du gouvernement de la Première République, quand il réussit enfin à avoir la SACD et le droit d’auteur, l’idée, c’est vraiment pas de nourrir les auteurs. L’idée c’est de nourrir les auteurs industrialisés, et que les auteurs aient un petit pécule. Déjà dans sa conception, le droit d’auteur ne nourrit pas les auteurs. Dans sa conception. Mais maintenant dans son application actuelle, le droit d’auteur ne nourrit pas les auteurs. Tu prends les chiffres de… alors il me semble que c’est le rapport de 2011 de l’AGESSA —c’est la sécurité sociale des auteurs—, il te montre que 10 à 15 % des auteurs en France touchent un SMIC ou plus de leurs droits. Cela signifie que 85 à 90 % des auteurs en France ne touchent pas de salaire minimum, n’ont pas de quoi vivre de leurs droits d’auteur. C’est une immense majorité ! Et si tu regardes comment est fait le partage sur le prix d’un livre, c’est normal que les auteurs ils touchent que dalle. Même maintenant, les contrats, c’est génial les contrats pour les ebooks, mais c’est, voilà, c’est vraiment de l’enculade, il n’y a pas d’autre mot.
Et quant à moi, comment je vis, je fais comme tous les auteurs, je ne vis pas de mes droits. Déjà en tant que comédien j’avais décidé de ne pas être intermittent du spectacle, parce que je voyais trop de potes faire la course au cachet et faire des planques pourries et qui leurs plaisaient pas, et donc j’ai pris pour habitude de bosser un an et de faire un an de chômage avec des activités créatives, de bosser à mi-temps et puis l’autre mi-temps je crée, etc. Et voilà, quand la scène s’est arrêtée et que l’envie d’écrire a pris le dessus, j’ai continué de la même manière, en me créant une sorte de revenu de base artisanal à base de RSA, d’ASS, etc. donc je suis du coup totalement décroissant, je vis en coloc’ à trente-deux ans, et c’est absolument pas un problème ! C’est juste un choix de vie alternatif, mais bon, faut se rendre compte aussi que dans mon contrat d’édition je touche mieux que Marc Levy et Amélie Nothomb, parce que j’ai un éditeur qui est pas un bâtard.

M. : Quel est ton rapport au piratage ?

P. : Ça existe, ça ? Je suis totalement contre les gens qui prennent des mitraillettes et qui abordent des bateaux et qui tuent des gens. Je… c’est très très mal. Vraiment. Après si tu me parles de téléchargement, je suis ravi que les gens fassent le boulot des diffuseurs, parce que les diffuseurs ne le font pas. Les éditeurs sont des grosses m… Non, je… Si, les éditeurs sont des grosses merdes, allez je me fais plaisir, je le dis. Non, mais faut vraiment distinguer deux choses hein… vraiment. Tu le vois au niveau des politiques stratégiques économiques, tu as les industriels de l’édition culturelle, et tu as les petits éditeurs qui y croient, qui gagnent pas leur vie, très clairement, et les petits éditeurs qui par exemple sur le livre numérique vont faire des ebooks à prix normaux, c’est-à-dire sept, neuf euros pour une nouveauté, cinq euros en moyenne, trois euros pour un tarif réduit, sans DRM, sans watermarking, complètement interopérables, etc. Ça, c’est des éditeurs qui ont une très très belle politique du numérique. Et de ce fait là, ces éditeurs, parce que j’ai fait partie du forum de la Team Alexandriz, qui était le grand endroit du piratage numérique, eh bien ces éditeurs-là ne sont pas piratés. Je me rappelle notamment l’Atalante ou Bragelonne, ce sont des éditeurs qui ont mis un temps à venir au numérique, donc leurs bouquins ont été scannés par des passionnés… Il faut se rendre compte de ce que c’est que de pirater ne serait-ce qu’un film, tu y passes des heures, tu dois acquérir des compétences, des logiciels, des machins, des trucs, c’est un putain de boulot, pour mettre un film en libre téléchargement… Ça se fait pas comme ça. Bref c’est un boulot d’édition numérique et de diffusion numérique. Et donc ces gens-là l’ont fait et à partir du moment où ces éditeurs-là ont diffusé leurs ebooks de manière comme ça, « c’est bon, ça va », eh bien plus personne ne scannait leurs ebooks. Plus personne. Il y avait un vrai respect de la communauté, et c’est normal. Par contre, Gallimard, Flamarion et Hachette, qu’ils aillent se faire foutre bien profond ! Hors de question que j’achète le dernier Nothomb dix-sept euros ! En numérique ? Mais c’est n’importe quoi ! En plus pour qu’il ne marche pas et qu’il soit plein de fautes. Ça c’est formidable… il y avait le Goncourt 2011 ou 2012, je ne sais plus, où la Team Alexandriz avait sorti en même temps que Gallimard le livre numérique et il était dix fois meilleur. Et ils ont dit « Mais nous on a utilisé un correcteur d’orthographe Word les enfants… et puis après on a eu des gens qui on relu. C’est pour ça qu’il n’y a pas de coquilles, qu’il n’y a pas de fautes. » Donc voilà, mon rapport au piratage, c’est que le piratage n’existe pas, parce que copier n’est pas voler, et que j’aime beaucoup les gens qui font un travail de diffusion numérique. Que ce soient les petits éditeurs ou les pirates.

M. : Dans un courriel qui a précédé cet entretien, tu m’expliquais que c’est ta poïétique qui t’a fait prendre conscience de la nature libre de tes œuvres. Cette prise de conscience, ce lâcher-prise j’ai eu l’impression d’entendre tout à l’heure, me fait furieusement l’effet d’une mise en question du statut de l’auteur au profit de celui de contributeur. Qu’en penses-tu ?

P. : Ah ! pas mal. C’est de toute façon une remise en question profonde du statut de l’auteur tel que nous l’avons actuellement, tel qu’on nous le vend actuellement. Il y a quelque chose de… une arnaque extraordinaire qui se passe, où on met l’auteur sur un piédestal. L’auteur, le grand créateur, comme ça, quelque chose de mystique : il a une sorte de pouvoir divin de création, de machin, avec une admiration, avec des salons du livre où on les idolâtre, avec des grand-messes comme ça, et puis bien sûr où on met en valeur les grandes réussites, et où en fait l’auteur que l’on met sur un piédestal, du coup, il doit pas toucher l’argent. Du coup on va lui donner le moins possible de fric… C’est celui qui a la plus petite part du gâteau. Sur tous les métiers de la chaîne du livre, c’est les auteurs qui vivent le moins. C’est incroyable ! C’est formidable ! Comment est-ce qu’on en est arrivé à un système commercial qui fasse que ça ? C’est génial comme arnaque… Mais bon, c’est bon, ils ont pas besoin, ils sont tellement mystiques que tu vois que… enfin voilà… Et donc on leur donne comme ça un trône de Roi des rats pour mieux les mépriser ensuite.
Donc ce côté du piédestal de l’auteur me semblait pas logique, d’autant plus que j’ai toujours fait partie de troupes de théâtre, et j’ai pas mal de potes qui sont auteurs-compositeurs-interprètes —chansonniers, tu vois—, et puis des potes auteurs, et puis des potes metteurs en scène, et acteurs, etc. et j’ai toujours fait partie de ces troupes où tu montes tes tréteaux, où tu mets en place le décor, où tu le débarrasses à la fin, où t’as pas des assistants pour t’habiller. Tu vois, tu te maquilles toi-même, c’est normal et tu le fais toi-même, tu mets les mains dans le cambouis. Mes premiers livres numériques, de Tocante ou d’AndroGame, j’ai demandé des conseils à la Team Alexandriz, j’ai suivi les tutoriels et c’est moi qui ai fait les ebooks, j’y connais que dalle en programmation d’ebooks, en HTML, en CSS, en tout ça… eh bien je me suis sorti les doigts et je l’ai fait. Donc voilà, il y a ce côté de faire soi-même. Et puis après il y a eu cette expérience d’écrire tous les jours. De se rendre compte qu’en fait, c’est pas moi qui écris, que ça s’écrit à travers moi, que c’est quelque chose de très fluide, que plus j’essaie d’y mettre de la volonté et plus je me plante, et que plus je me laisse aller à essayer d’accompagner l’histoire et de l’exprimer et plus ça marche. De me rendre compte aussi du rapport avec les gens : c’est très marrant, sur le blog des Noenautes, les gens interviennent très peu dans les commentaires. Au départ j’étais déçu, je me suis dit « Mais merde, justement j’ai fait un blog pour qu’il y ait une relation directe, qu’on échange ! » Et puis je me suis interrogé : « Mais où est-ce qu’ils interviennent ? » et je me rends compte que j’avais x messages sur Facebook, que j’avais x tweets, que j’avais x emails, et où les gens n’avaient pas envie de parler devant tout le monde, ils avaient envie d’une relation de toi à moi, one on one. Et ça, ça m’a vraiment plu, et le me suis rendu compte que c’était aussi ma place d’auteur, ça. Donc il y a eu tout ce système-là, et moi… « Auteur-contributeur » ? Probablement, contributeur, benevolent dictator aussi, encore, parce qu’on n’est pas encore arrivé à l’auteur-contributeur. Je pense qu’il va falloir une évolution des mentalités et de la mienne aussi, clairement, pour en arriver là, mais pourquoi pas ? Après, je me pose la question de « C’était quoi être auteur avant l’impression ? Et même, dans la culture orale ? » Et pour moi, les auteurs, là, ça va être les aèdes, ça va être les chamans, ça va être les grillots, ça va être… dans toutes ces cultures-là, si tu veux, des gens qui sont complètement au service de l’unité tribale, de l’unité sociale, et qui vont être une sorte de mémoire orale, c’est eux qui vont prendre le temps de laisser les histoires vivre et se répéter, se transformer. Et chacun a les mêmes histoires, mais chacun les racontant différemment et puis les faisant évoluer de son côté. Et c’est quelqu’un qui va donner sa vie pour ça, utiliser sa vie pour ça, ou sa vie va être utilisée pour ça. C’est quelque chose qui me parle plus, mais c’est purement par rapport à un ressenti de quand j’écris, de quand ça se passe, donc c’est hyper chaud d’intellectualiser quelque chose qui vient d’un ressenti. Donc auteur-contributeur, pas encore, mais c’est une belle idée. (rire)

M. : Ça fait penser à ce dont Thierry Crouzet parle avec la Send generation

P. : Oui ! Oui, j’aime beaucoup. J’aime beaucoup Thierry Crouzet, j’ai découvert son blog récemment, malheureusement… c’est génial ! Alors je suis pas d’accord avec ses derniers articles, mais bon, ça s’est autre chose. Il est en colère le pauvre chou, je comprends… Mais oui, la Send generation, ce côté comme ça, mais… on revient vers ça parce que le papier, toute l’époque du papier qui vient de… on va dire, pour moi c’est dix-septième, dix-huitième siècle jusqu’à la révolution numérique, là. Toute cette époque-là, la place était réduite, tout le monde ne pouvait pas imprimer sur papier, donc on était dans quelque chose où le mot devait être choisi, important ; il fallait retenir, vraiment parce qu’il n’y avait qu’une page, il n’y avait que x pages, on ne pouvait pas en faire trois de plus, la place sur le papier est réduite. Et puis ce côté aussi de tout le monde n’a pas accès, comme ça, aux étagères, aux bibliothèques, aux libraires. Donc, du coup, on va faire une sorte d’élection et d’élite, et d’avoir la crème de la crème sur le dessus. La crème selon quel écrémage, là c’est encore une autre question. Or là le numérique, justement, on a tous la place, on a tous les octets, on a tous les savoir-faire qui sont à disposition, et donc en effet on a cette Send generation où on revient vers quelque chose d’instantané. Je n’écris pas pour la postérité. Vraiment. J’espère que ce sera… mais c’est totalement éphémère ce que j’écris, et c’est très bien comme ça. Même le fait que ce soit sur papier ça me fait drôle. Après je vois bien qu’il y a plein de gens pour qui ce ne serait pas accessible si c’était pas sur papier, mais moi je me débarrasse de plus en plus des livres papier parce que j’aime voyager léger et donc… (rire) Voilà, au bout d’un moment… Il y a quand même un ou deux cartons de livres que j’ai du mal à… J’avoue que je les kiffe, donc bon ils sont chez Papa–Maman, mais… Il y a cette urgence, cette immédiateté, ce truc-là je trouve que c’est très juste. C’est le numérique qui repermet ça.

M. : Lors d’une conférence donnée au Capitole du Libre, tu te comparais à un développeur qui écrit un algorithme qui sera ensuite compilé dans le cerveau des lecteurs. Cette analogie me semble primordiale dans la mesure où l’art libre, et le Libre dans son ensemble, n’est qu’une extension du logiciel libre. Là encore, j’aimerais recueillir ton ressenti.

P. : Alors non. L’art libre est… Tu n’as pas écouté la conférence jusqu’au bout. Jérémie Zimmermann intervient, c’est le premier à poser des questions…

M. : Bien entendu.

P. : Je ne suis pas d’accord avec ton présupposé, mais je vais développer quand même sur l’analogie. Juste sur le présupposé pour moi, l’art libre n’est pas une extension du logiciel libre. L’art libre, en fait, a toujours existé. Il y a toujours eu cette envie-là. Il y a eu plein d’auteurs avant qui ont renié le droit d’auteur, qui ont dit que ça n’allait pas, que ça ne leur convenait pas, qu’ils s’y sentaient trop à l’étroit et dès les lumières il y en a eu donc il n’y a pas de souci là dessus. L’idée par contre c’est que, en effet le logiciel libre a montré, parce qu’il n’avait pas ce passif culturel industriel… le libre du logiciel s’est créé en même temps que le logiciel, que l’industrie du logiciel, donc il y a eu cette chance de partir de zéro. Nous, l’industrie culturelle existe déjà. Elle est déjà implantée. Il faut partir avec cet énorme passif. Mais du coup, le logiciel libre a permis de créer des modèles, que ce soient des modèles de licences, que ce soient des modèles économiques, où on se rend compte que ce n’est pas le financement à l’accès qui est important, que le financement à la source peut être important, que le financement du service autour de la création de l’esprit peut être important ; donc il y a des modèles économiques, commerciaux, industriels vraiment formidables, il y a de vraies réussites dans le logiciel libre, dont l’art libre peut s’inspirer. Peut s’inspirer en se traînant ces siècles de casseroles au cul, ces siècles d’industrie culturelle au cul. Donc comment on fait, parce que la diffusion d’un livre, elle passe par les librairies, par Amazon, par ceci, par cela, c’est… c’est fait ! Ça, c’est mort, c’est comme ça. Donc comment est-ce qu’on part de là, et on adapte ?
Et oui, cette analogie, après, me semble juste, et là aussi ça a été le vécu par rapport au blog et par rapport aux échanges avec les lecteurs et les lectrices. Il y a une anecdote qui me semble très parlante, où, dans #Smartarded, à un moment donné, Enguerrand dit « Je me rappelle très bien, c’était le jour de ma mort. » Et l’épisode fini là. Et c’est un épisode qui finit là, les épisodes étaient publiés du lundi au jeudi, le vendredi il y avait une sorte de bonus blog où là ce n’était pas du tout l’histoire, mais moi qui échangeais avec les lecteurs et les lectrices, et après il y avait le week-end, on reprenait le lundi. Donc là, du jeudi au lundi, j’ai vu tout un tas de théories : « Ah, mais… ah merde, il est mort depuis le début, c’est comme dans le sixième sens… », « Ah merde, c’est quoi ? » Je fais : « OK, d’accord, le suspense est bon, les gens ne savent pas. » Je balance l’épisode suivant du lundi, je me dis : « Là les gens ont compris. » D’autant plus qu’il y avait pas mal de personnes dans le lot qui me connaissaient, qui connaissaient cette histoire de « Je suis mort » que je t’ai racontée au début. Et je vois que les gens n’ont pas compris. Je vois qu’il y a encore des doutes qui subsistent et je me fais : « Mais c’est génial ! » Moi j’imaginais pas, je pensais que c’était très clair dans la tête des lecteurs. Et du coup j’ai étiré ce doute sur deux-trois épisodes jusqu’à la scène de l’hôpital où il se réveille et… non, il y a eu la première scène de l’hôpital et jusqu’à la scène suivante en fait. J’ai étiré ce doute et j’ai vraiment joué avec les lecteurs comme ça. Et ça a été vraiment cette prise de conscience qu’on se crée tous notre livre. Et ça on le vit tous et toutes, quand on va voir un film tiré d’un livre qu’on a aimé : « C’est pas le bon décor. » « Il a pas la bonne voix ! » « Mais pourquoi il est coiffé comme ça ? » « C’est pas la bonne lumière. » « C’est pas le bon machin. » À chaque fois c’est pas… parce qu’on a créé le bouquin dans notre tête ! On a créé toute cette histoire dans notre tête et donc nos personnages ils ont des intonations, ils ont des voix, suivant ce qui te parle et comment ton imagination fonctionne. Mais il y a ce côté comme ça, et c’est la même chose qu’un nuage auquel tu vas donner une forme, tu vas dire : « Ah tu ressembles à une sorcière. » Il y a eu ce truc-là. Du coup en effet, ce côté libre est essentiel parce qu’on se rend compte que c’est pas moi qui crée le livre, c’est toi qui fais énormément de boulot. Moi, je t’influence. Je crée la recette. C’est toi qui appliques la recette et qui vas faire ton plat. Et du coup je joue énormément avec ça dans mes romans, et j’adore jouer avec ça, et déjà je joue avec ça au théâtre, où je brisais le quatrième mur, où je jouais avec les gens, et donc il y a beaucoup de révélations qui se font dans les Noenautes, où ces révélations, en fait, c’était parce que tu avais certainement une image normative de quelque chose, d’un personnage par exemple, et à un moment donné je sors ce personnage de la norme parce que je n’ai jamais dit qu’il était dans la norme ou hors-norme sur tel point, s’il était blond ou roux et je vais dire : « Tiens, il est roux. » Paf ! Et ça va créer en général une surprise alors qu’en fait il aurait pu être roux depuis le début, j’aurais pu le dire depuis le début.

M. : On pense à la révélation sur les #pivatejoke…

P. : Oui, voilà. La révélation sur les #privatejoke, il y en a une autre aussi dans #MonOrchide, je ne sais pas si tu l’as lu ?

M. : Pas encore.

P. : Voilà, donc il y a le même délire dans #MonOrchide, il y a une deuxième révélation aussi dans #Smartarded sur un autre personnage, et je joue beaucoup avec ça, à tel point que j’ai des lecteurs et des lectrices avec qui on a tripé… Je pense que je vais le faire pour le livre quatre, a priori, où à un moment donné il y aura une grande révélation et je pense qu’un personnage avouera qu’il est… intolérant au lactose ou au gluten. (rire) Une grande révélation… de merde. (rire), voilà, qui sert vraiment à rien et qui ne donne aucun éclairage sur le personnage. Ce serait drôle.

M. : Poursuivons l’analogie avec le logiciel. L’un des projets les plus emblématiques du logiciel libre est le noyau Linux, qui a vu le petit projet d’un étudiant finlandais être rapidement rejoint par des milliers d’informaticiens de par le monde, qui le modifient constamment en vue de l’améliorer, de l’adapter à de nouvelles architectures matérielles. Comment est-ce que tu vois ton œuvre sous l’éclairage de cette comparaison ?

P. : (rire) Clairement, pour moi déjà, tu sais quand tu crées un logiciel libre, Linux par exemple, il va falloir, afin qu’il vive et qu’il se développe, atteindre une masse critique de contributeurs et contributrices. On le sait, il y a des modèles maintenant, il y a le côté masse critique. Pour moi la masse critique n’a pas été atteinte sur les Noenautes. Pour l’instant. Je ne désespère pas, mais après, si ça n’arrive pas, ça fera comme tous les logiciels libres qui n’atteignent pas leur masse critique, quand le créateur s’en désintéresse, ça meurt de sa belle mort et c’est normal. Ça dépend et je sais pas. Moi je fais en sorte que les gens s’y intéressent parce que c’est vraiment une histoire que j’ai envie de partager, elle me plaît cette histoire. Après, oui, il y a clairement cette chose-là. Alors je dis qu’il n’y a pas une masse critique, quand même. Quand même, je dois tempérer, j’ai pu, grâce au fait que ce soit libre, avoir la communauté Framabook qui a fait tout un travail d’édition et avec qui on a fait tout un travail d’échange et c’est très important. Là j’ai pour projet, pour le livre trois, justement, de l’éditer en crowdsourcing et en direct. C’est-à-dire que je vais mettre les chapitres en ligne sur un blog où l’on peut commenter à côté, vraiment paragraphe par paragraphe, et où je demanderai aux gens d’intervenir sur le processus éditorial, c’est à dire pas uniquement d’envoyer des corrections de coquilles… c’est très bien, merci, j’adore, mais j’ai envie de participation plus importante où les gens disent : « Ça je le verrai plus comme ci, ça je le verrai plus comme ça », de vrais choix éditoriaux. « Il faut changer cette scène, il faut la mettre ici, etc. » En tout cas, j’ai envie que mon œuvre soit utilisée de manière communautaire et de manière libre. Pareil, aussi sur le livre trois, il y a, pour te donner un peu le truc, il y a des scènes de cul, des scènes de sexe. Ça me plaît beaucoup de les écrire, a priori c’est assez plaisant à lire, certains et certaines ont apprécié, et du coup, là sur le livre trois, il y a des scènes de cul, mais dès que ça devient chaud, j’arrête. Je coupe la scène. Et j’ai fait exprès. Et j’espère que ce sera frustrant. Que ce sera suffisamment frustrant pour que les gens disent : « Ah, mais heu ! Pourquoi tu ne l’as pas écrite ? » Et je vais dire « Mais hé hé hé, mais juste fais-le. Vas-y, just do it. » Et j’espère que les gens les écriront et qu’on complétera le livre comme ça.

M. : J’allais justement te demander quelle vision tu avais de la modification de tes œuvres par d’autres, mais tu as répondu.

P. : (rire) Voilà. Non, après je peux te répondre aussi, il y a une trollette chez les commonistes… alors les commonistes sont ceux qui défendent les communs, ce qu’on appelait les biens communs, et il y a une personne qui essaie de troller ça en disant que les commonistes sont de vilaines personnes qui veulent tout télécharger sans payer les auteurs et affamer les auteurs. Bon, elle sait très bien qu’elle est une trolle et elle ne fait pas ça contre les idées des commonistes. Elle fait ça contre une ou deux personnes qu’elle a prises en grippe. Et donc à un moment donné cette trollette nous… J’ai un projet avec Simon Giraudot, Gee, du Geektionnerd, qui est un auteur de BD que j’ai rencontré grâce à… on est chez le même éditeur, Framabook : Le Guide du connard professionnel. On avait fait un avant-propos expliquant ce qu’est être un connard professionnel. Bien sûr, Le Guide du connard professionnel est sous CC-0, dans le domaine public vivant. Cette trollette a repris ce texte et l’a modifié légèrement pour servir ses idées. Comme elle l’a fait avec d’autres avant ; elle le fait beaucoup avec d’autres blogs… avec SavoirsCom1, avec Calimaq, avec Silvère Mercier… et en fait ça m’a vraiment attristé de lire ce qu’elle avait fait… parce que c’était médiocre. J’avais presque envie de lui dire « Mais je vais le faire à ta place chérie », parce que c’était pas drôle… Vraiment, de reprendre ce texte-là, pour servir ses idées, elle aurait pu être beaucoup plus inventive, beaucoup plus drôle, beaucoup plus percutante… Vraiment, c’était très bon à faire… Alors que c’est des idées que je conchie, que je vomis, mais, vraiment, j’aurais aimé qu’elle le fasse avec un peu plus de brio. Et là c’est juste une grosse feignasse qui a changé trois mots et qui a fait un truc vraiment médiocre, c’est pas une bonne parodie, c’est pas vraiment intéressant, aussi vite oublié que c’est lu… Voilà. Ça m’a juste attristé… Oh, quitte à être parodié j’aurais préféré que ce soit mieux que ça chérie. C’est pas grave, j’imagine, j’espère que ça arrivera.

M. : On l’a vu, les Noenautes ont été écrits au contact des Internautes. Comment est-ce que ça a modifié ton écriture ?

P. : Déjà, ce dont je t’ai parlé… Clairement, les retours des Internautes qui font que ça me permet de mieux jouer avec eux et donc il y a ce côté aussi de jouer… après, l’interactivité ne me plaît pas dans le sens de choisir la suite, deviner la suite, etc. Je n’aime pas, en fait… J’aime qu’on me raconte une histoire. J’aime pas forcément choisir la suite. Mais après, c’est vraiment par contre le terrain de beaucoup de jeux, que ce soient des jeux littéraires. Dans le rapport au public, ce que je disais, le fait d’abattre le quatrième mur… J’ai des narrateurs qui sont en adresse directe au public. Qui disent « tu » au lecteur et ça c’est vraiment génial à vivre, parce que du coup il y a une implication. J’ai eu une critique, mais qui descendait en flèche #Smartarded, elle était, mais vénère, quoi, et puis elle disait : « Voilà, je sors de trois jours de lecture de ça et, vraiment, l’auteur nous prend pour des cons ! et ceci, et cela ! Il se fout de notre gueule ! et puis il nous mène en bourrique ! » Et je lui ai répondu : « Écoute, tu as raison sur toute la ligne. Oui, l’auteur te prend pour une conne, tout ça, sauf que c’est pas l’auteur, c’est le narrateur. » Je suis plus un gros orgueilleux, j’ai été un gros orgueilleux comme ce narrateur, c’est pour ça que je l’ai écrit, c’est pas pour rien, mais je ne suis plus comme ça. Du coup on a eu une sorte de super échange avec elle… mais voilà : j’aime ces jeux avec le lectorat et donc, par exemple, sur le livre deux, sur #MonOrchide, c’était écrit en direct et on est tombé à un moment entre Noël et jour de l’An. J’ai dit : « Écoutez, là je vais prendre une semaine de vacances pour le Nouvel An, parce que je vais me bourrer la gueule, parce que voilà quoi, merde… donc je vais prendre une semaine de vacances du coup je propose une petite chose. » Et puis vraiment il restait plus qu’un chapitre donc quinze jours, huit épisodes. J’ai dit : « Voilà, je vais prendre une semaine de vacances ; dans une semaine, on attaque le chapitre huit, les huit derniers épisodes. Je vous propose de me mettre des bâtons dans les roues. On va jouer ensemble, je vous propose de me donner une phrase, n’importe laquelle, il faut qu’elle soit bien chiante et je vais devoir, parmi toutes les phrases que vous allez me donner je vais en choisir huit, une par épisode, et je vais devoir la caser dans l’épisode de manière importante. Je vais pas juste la foutre comme ça, (grosse voix) “Il y a un passant qui passe et qui dit ‘Oh ! tu as une culotte aujourd’hui.’” » Non. Il fallait qu’elle ait de l’importance, la phrase. Au final elles ont fini toutes en début d’épisode. C’est toutes la première phrase du début d’épisode. Et donc les gens s’en sont donné à cœur joie, vraiment, même les gens qui lisaient pas forcément les Noenautes, c’était vraiment très plaisant, j’ai eu des phrases d’une inventivité incroyable, genre : « Ma mère m’a toujours obligé à porter des protège-slips. » Une telle phrase faut la sortir, quoi ! Bref, des jeux de mots, etc. C’était vraiment redoutable et donc, en fait, je croyais que ça allait me mettre des bâtons dans les roues, que c’était un petit jeu littéraire amusant, et ça a été une source d’inspiration incroyable. Le dernier chapitre part dans une énergie folle parce qu’en fait, à chaque fois, avant d’écrire mon épisode, je lis toujours l’épisode précédent pour me remettre dans le bain, et là je lisais l’épisode précédent puis je regardais la cinquantaine de phrases que j’avais et là, « laquelle va m’inspirer ? Oh ! Celle-là elle me parle. Poc. » Et là d’un coup, d’un seul, ça donnait un corps à l’épisode formidable. Donc il y a comme ça des moyens de faire intervenir les gens et j’essaie au fur et à mesure d’entretenir ces rapports. C’est extrêmement jouissif et c’est ce que permettent à la fois le Libre et le numérique. Je sais pas si ça répond à ta question ?

M. : En quelque sorte.

P. : D’accord. (rire)

M. : Deux des principes fondamentaux de l’éthique hacker sont la compréhension profonde des systèmes et la libre circulation de l’information. Or, dans le même courriel que j’avais évoqué tout à l’heure, tu m’écrivais que tes histoires étaient liées au concept de Noosphère et donc, pour reprendre tes mots, de « commun informationnel ». Qu’est-ce que le rapprochement t’inspire ?

P. : Ah entre le commun… bah non, mais clairement c’est… Alors après, écrire une histoire autour de la Noosphère, ça faisait longtemps que ça me tentait parce que la première fois que j’ai lu ce concept, j’étais lycéen, je lisais du Bernard Werber et à un moment donné je vois « Noosphère » et puis « Noétie », et les gens qui s’imaginent comme ça qu’il y a une conscience universelle, une sphère des idées autour de nous, je trouve ça passionnant comme délire… Et puis là j’avais envie d’une histoire un peu de superhéros, j’avais envie d’un superpouvoir et je me disais, quel est le truc qui me parlerait ? Et justement cette télépathie et cet accès au savoir commun est formidable et, en quelque sorte, ce savoir commun existe. C’est les bibliothèques. Maintenant, c’est Internet aussi. Enfin, les Internets plus exactement. C’est tout un tas de choses, c’est-à-dire que, pour moi, aujourd’hui on est arrivé à une sorte de savoir qui fait qu’on a plus besoin de cinquante personnes pour faucher un champ de blé. Je ne sais pas si tu as vu, mais il y a des gens qui ont mis, ça tient sur une petite clé USB, de quoi reconstruire une civilisation. Avec… construire des tracteurs, construire des moissonneuses-batteuses, construire des forges, construire des choses comme ça, etc. Ces plans-là tiennent sur une petite clé USB. Et c’est formidable, on a de quoi continuer à vivre, et de manière open source, là, on est pas obligé d’acheter un Massey Ferguson. Et ça, ça fait partie de cette sphère des idées et on est arrivé à accumuler suffisamment de savoirs pour en arriver là. Je trouve ça assez intéressant, et alors rapprocher la Noosphère de quoi ?

M. : De l’éthique hacker.

P. : De l’éthique hacker… Voilà. Je pense que là on a fait le lien, justement, l’éthique hacker, c’est justement d’aller puiser dans ce savoir commun, et librement, en n’en ayant rien à foutre, parce qu’une idée n’est pas appropriable, d’aller puiser là-dedans et d’aller le faire sien en l’utilisant. En effet, le seul moyen d’apporter sa pierre au savoir commun, c’est de s’en emparer et puis de faire quelque chose, de mettre les mains dans le cambouis, d’essayer, de rater, les ratages c’est les meilleurs apprentissages. Donc je pense que l’éthique hacker, il y a quelque chose de ça, et ça me semble important. Du coup, c’est aussi pour ça que je fais partie de SavoirsCom1, qui est un collectif de défense des communs informationnels, où il y a cette volonté en effet que l’information soit le plus libre possible, sans forcément mettre à bas tout le système industriel, culturel, qui est lié à ça, mais de faire en sorte que le copyfraud s’arrête, que le domaine public soit reconnu, qu’il y ait une contrevoix à tous ceux qui justement veulent mettre des barrières sur la diffusion du savoir pour avoir un droit de péage.

M. : Du reste, la pensée des hackers est une pensée de l’agir et du mérite, ce qui nous ramène à ce que nous disions tout à l’heure quant au statut de l’auteur. Lors de ta conférence au Capitole du Libre, tu insistais sur la nécessité pour les artistes de descendre du piédestal —et tu insistais dessus tout à l’heure encore…

P. : Ça détend, hein ? Ça fait du bien…

M. : Est-ce que tu peux développer ça du point de vue de ce que cela implique pour la création artistique ?

P. : De descendre du piédestal ? Et attends, c’était quoi le tout début, tu parlais de l’éthique des hacker

M. : Une pensée de l’agir et du mérite.

P. : Oui, OK. Tu vois, « pensée de l’agir et du mérite », « agir » j’ai fait « Ah ! » (grand sourire) et « mérite », « Heu… » (moue dubitative). Justement, il y a ce côté-là, c’est que, même le mérite, pour moi… va plutôt être un poids, je pense, qu’autre chose. Après, attention, je comprends toutes les personnes qui ont envie de nourrir leur ego avec leurs œuvres, je l’ai fait. Je l’ai fait pendant des années ; je suis monté sur scène ; je me les suis pris, les applaudissements ; je les ai cherchés, les applaudissements ; j’en ai chié pour les avoir… Donc voilà, je ne critique pas ces choses-là. Moi, ça ne me va plus. Et donc oui, descendre de son piédestal, justement… Plusieurs fois je me suis trouvé perdu dans le « Ah, que dois-je faire ? Ah, je sais pas quoi faire… », dans les méandres de la création artistique, dans… j’écris dans une souffrance, j’écris dans ceci, dans cela, etc. et en fait à chaque fois, justement il y avait cette histoire d’ego. Il y avait cette histoire de « Je dois être à la hauteur de cette immense statue de moi-même que l’on me dédit quand on me dit “tu es un bon auteur”. » C’est horrible à dire, ça, à quelqu’un, « Tu es un bon auteur. » T’imagines la condamnation ? Le mec, il a plus le droit d’écrire une carte postale de merde. Il a plus le droit d’écrire un mot pourri sur une carte d’anniversaire collective… parce que c’est un bon auteur donc il faut absolument qu’il écrive un bon mot. C’est un compliment de merde ! Mais va te faire foutre. Tu vois, tu t’imagines la condamnation ? Donc voilà. C’est ce piédestal-là qui me faisait beaucoup souffrir parce qu’il fallait que je sois à la hauteur… mais personne n’est tout le temps à la hauteur de ça, c’est pas possible. C’est pas humain. Et justement, le fait d’abandonner ce piédestal, de dire : « Bon, non. Je veux pas être un bon auteur, je veux écrire une histoire qui me plaise. Je veux écrire une histoire qui me fasse kiffer et je veux la partager avec d’autres, et je veux que ça fasse kiffer d’autres personnes. » Juste faire, agir, du coup ça détend vachement, et ça permet de mieux faire. Ça permet aussi de ne pas faire, hein. Là, très clairement, ça fait deux, trois mois que je dois écrire le huitième chapitre du livre trois et il s’écrit pas. Et ça ne me pose pas de problème. Il y a des moments où je me dis : « Ah, c’est con, j’aimerais… », mais… il arrivera quand ce sera le bon moment. C’est lui qui décide, c’est pas moi, c’est bon, j’ai compris maintenant… (rire), mais voilà, alors que si j’étais sur un piédestal il faudrait que je me mette à écrire, je me mettrais devant la page blanche, l’angoisse de la page blanche… Putain, mais si t’as une page blanche, va te promener ! Va lire ! Il n’y a pas de problème, si la page a envie de rester blanche, mais qu’elle le reste ! Elle a raison ! De toute façon c’est l’histoire qui a raison…
J’en parlais, ça vraiment chez les chansonniers un peu libertaires, tu as des gens qui sont libristes et qui le savent pas. C’est formidable à voir. Avec Bernard Joyet… Bernard Joyet, c’est un des meilleurs auteurs des chansons de Julliette, et c’est un mec qui a une plume ! C’est somptueux ce qu’il écrit, c’est d’une finesse, un truc incroyable. Et donc il fait des ateliers d’écriture de chanson et il expliquait que dans ses ateliers il avait des gens qui disaient : « Ouais, mais non, c’est pas la bonne chanson, là ça part dans des délires, moi je voulais pas écrire ça au départ ! » Et il fait : « Mais… c’est parce que t’as jamais voulu écrire la bonne chanson, la bonne chanson c’est celle qui s’écrit, et pas celle que tu voulais écrire. Tu oublies celle que tu voulais écrire, ou alors tu t’en rappelles de temps en temps pour essayer de retourner vers un cap si t’as envie, mais la bonne chanson c’est celle qui s’écrit, c’est celle-là. » Et le mec, il a soixante balais d’expérience dans le dos et il en a rien à foutre du droit d’auteur et il te balance ça, t’es là, mais… « En fait t’es libriste, quoi. » Le mec il a jamais connu Linux, mais… et c’est très bien. Et c’est ça, le truc hacker. Juste, fais-le. Juste, fais-le, mets les mains dans le cambouis, fais des erreurs, fais des trucs nuls… J’écris des choses toutes pourries ! Il y a des passages minables dans #Smartarded, il y a des passages qui sont là juste pour remplir ! Dans #MonOrchide aussi, et c’est normal. Par contre, en faisant, on s’améliore. Et tu vois vraiment… Ploum, par exemple, ses écrits, là il est en train d’écrire la série Printeurs donc chaque semaine il fait un nouvel épisode, c’est génial ! J’ai du retard dans la lecture, mais j’adore ce qu’il fait ! Geoffrey Dorne, qui est pas forcément libriste, mais qui est plutôt… dans le coin, qui est un graphiste, qui a fait graphism.fr notamment, il a fait un dessin par jour sur Instagram pendant un an. Il faisait des dessins au pastel comme ça, j’ai même acheté le bouquin. Eh ben, tu vois vraiment son dessin s’améliorer. Parce que, voilà, chaque jour je m’y mets, chaque jour sur l’ouvrage. Neil Jomunsi aussi, qui a décidé de son Projet Bradbury donc, chaque semaine, d’écrire une nouvelle. Parce que Bradbury disait : « Tu veux devenir un bon auteur, pendant un an t’écris une nouvelle par semaine. » Ben voilà. C’est formidable. Tu arrêtes de te dire : « Je dois être un grand auteur. » Juste, « J’écris. » J’écris et j’essaie de le faire du mieux que je peux, voilà, il y a des jours où tu réussis ta tarte aux pommes et des jours où tu la rates. Pas de problème.

M. : Eh bien, c’était la dernière question. Je te remercie.

P. : Je t’en prie.


En bonus, si certains le souhaitent, ils peuvent écouter l’enregistrement audio de l’entretien :

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By Alexandre Ultré, on August 14, 2014. Top.

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