Human Fiction

Action – Creation – Critique

Affichage des événements en Ukraine dans la période 2013-2014 à travers des images

21 novembre 2013 à Kiev, la capitale de l’Ukraine, sur la Place de l’Indépendance (Maidan Nezalezhnosti), une manifestation a commencé en réponse à la suspension par le gouvernement ukrainien de la préparation de la signature d’un accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne. À chaque journée de protestation, la manifestation gagnait de plus en plus de partisans et s’est étendue à d’autres villes ukrainiennes. Elle a commencé comme une manifestation pacifique, mais des actions du gouvernement anormales (les protestants sans armes ont été massacrés, etc.) ont entraîné de nombreuses victimes et presque une guerre civile. Après un certain temps, dès le début de la manifestation, le but de la protestation n’était plus de signer un accord avec l’Union européenne, mais de demander un changement de gouvernement en qui les gens avaient perdu confiance. Cette protestation dans les médias ukrainiens et mondiaux a été appelée « Euromaidan ».
Fin du février 2014, l’ex-président Viktor Ianoukovitch a fui avec plusieurs fonctionnaires en Russie, où, avec l’aide du président russe Vladimir Poutine, il a tenté de perturber les élections présidentielles du 25 mai et de revenir en Ukraine, estimant lui-même être le seul président légitime. Alors qu’en raison des actions illégales de Poutine et du gouvernement russe, la République autonome de Crimée a fait partie de la Russie, et maintenant Poutine essaie, avec les mêmes actions illégales, de gagner plus de territoire en Ukraine, à savoir le sud-est, dans le but (un entre mille) d’accéder à la terre de Crimée sans problèmes. En même temps, Ianoukovitch se considérait toujours le président, prétendant tout faire pour le bien du pays, mais, aujourd’hui, après l’élection officielle du président, il a disparu de l’espace informationnel. Tous ces événements ont trouvé et continuent de trouver une visualisation dans les médias et sur ​​Internet à travers une variété d’images, y compris des caricatures.

Carlo Ginzburg, un historien italien, a écrit que les images sont les « livres des gens ordinaires » 1. Mais il y a toujours un problème d’ambiguïté, car une image est ouverte à l’interprétation, et peut en dire beaucoup plus qu’un texte. Dans ce cas, des caricatures et des images sur des thèmes politiques utilisées dans les médias doivent être aussi transparentes afin de transmettre des informations et d’exprimer une certaine position.
Le dictionnaire Larousse donne cette notion de caricature : « Représentation grotesque, en dessin, en peinture, etc., obtenue par l’exagération et la déformation des traits caractéristiques du visage ou des proportions du corps, dans une intention satirique. »
Une caricature doit traverser les barrières ethniques et linguistiques. Par conséquent, certains symboles, les métaphores animales, les phobies et les stéréotypes nationaux sont souvent utilisés dans les caricatures.
Considérons deux exemples : Alexandre Tourtchinov à l’image de la tortue et Vladimir Poutine à la forme d’une pieuvre.

Dans la première caricature, on voit la tortue avec une tête humaine, celle de l’actuel président par intérim de l’Ukraine Alexander Tourtchinov. L’auteur de la caricature est Yuri Juravel (né le 6 mai 1972), musicien ukrainien, leader et chanteur d’Ot Vinta!, artiste, animateur, militant des droits civiques, acteur et scénariste. Actuellement, il se déplace à travers l’Ukraine, avec une exposition de ses œuvres afin de recueillir le montant nécessaire pour la publication de catalogue de l’album de ses dessins Karika-Durka. Actuellement, ses autres œuvres peuvent être trouvées sur sa page personnelle, sur le réseau social Facebook.
Dans les formes, la caricature est linéaire, ombrée, en noir et blanc (gamme monochrome). Son fond est la satire politique. Le genre de la technique est un art graphique (la variété traditionnelle, à savoir dessin). La caricature est dessinée au crayon. Comme l’auteur le dit dans une interview : « Après l’achèvement, je numérise mes œuvres dessinés sur A4 et les traite dans Photoshop. Ils sont donc plus présentables ».

Tortue Turchilla, par Yuri Juravel

Sur sa page personnelle Facebook, le titre sous la caricature est « Tortue Turchilla ». À peine ce titre donne un aperçu supplémentaire à la caricature, il n’est probablement que le tableau associatif. Surtout compte tenu du fait que le nom a été choisi par les fans de l’artiste. Néanmoins, nous notons que l’écrivain russe soviétique Alexei Tolstoï (1883-1945) a écrit le conte La Petite Clé d’or ou Les Aventures de Bouratino (une adaptation du conte Les aventures de Pinocchio, Histoire d’une poupée en bois, écrit par Carlo Collodi). Une tortue nommée Tortilla est l’un des personnages (Tortilla + Tourtchinov = Turchilla), qui vit dans un étang, elle est vieille, elle a tendance à tout oublier, et garde la petite clé d’or qui ouvre une porte mystérieuse cachée. À cet égard, nous pouvons supposer que Tourtchinov gardait la petite clé d’or d’une porte mystérieuse derrière laquelle quelque chose se cache, parce qu’il était un président par intérim, il n’était à la tête du pays que jusqu’à l’élection présidentielle du 25 mai 2014. Dans le livre, derrière la porte se cache un théâtre de marionnettes, grâce auquel des poupées se sont libérées du marionnettiste méchant et sont devenues « leurs propres maîtres ». Par conséquent, la petite clé d’or peut être considérée comme un symbole de la liberté et de la libération de l’esclavage. Cette clé ouvre une porte mystérieuse, derrière laquelle se cache le plus souhaitable.

Si on considère l’image sans faire allusion aux travaux d’A. Tolstoï, le sens de l’image en termes historiques est qu’A. Tourtchinov était lent et inactif comme une tortue en ce qui concernait la situation en Crimée. On peut également supposer que l’image de la tête est beaucoup plus grande que les membres, parce que cet homme politique pensait plus qu’il n’agissait. En regardant la date de la caricature (18 mars 2014), il devient clair que c’est le surlendemain du référendum où les résidents ont voté pour l’annexion de la Crimée par la Russie. Entre-temps, les drapeaux, les emblèmes, les indicateurs ukrainiens, tout ce qui a rapport à l’Ukraine, ont été arrachés. On parlait des histoires terribles où des personnes parlant en ukrainien ont été battues à cause de la langue. La position des autorités était une politique de non-intervention. Ils ont argumenté sa position, d’une part, qu’il est préférable de perdre la Crimée qu’obtenir de nouvelles victimes (le nombre officiel de victimes de Maidan s’élève à plus de 100 personnes ; selon les données non officielles, le nombre des personnes mortes se situe entre 700 et 800) ; et d’autre part, qu’on croyait que Poutine attendait justement la résistance agressive de l’Ukraine pour commencer une invasion « légitime » pour « protéger la population russe de Crimée ». Cependant, en raison d’une telle position de non-ingérence, Poutine a pris non seulement la Crimée, mais essaie maintenant d’annexer le sud-est de l’Ukraine à la Russie.

Sans titre, par Graeme MacKay

Dans la deuxième caricature, nous voyons la pieuvre avec la tête du président russe, Vladimir Poutine. L’auteur de la caricature est Graeme MacKay, né en 1968, ayant grandi au Canada et habitant maintenant à Hamilton. Il a fait ses études dans l’Université d’Ottawa, mention Sciences politiques. Il a son propre site, sur lequel on peut acheter ses dessins.

Dans les formes, la caricature est linéaire, ombrée, aux couleurs (gamme polychrome). Son fond est editorial cartooning, aussi connu comme political cartoon. Le genre de la technique est un art graphique (la variété traditionnelle, à savoir le dessin), une illustration. Comme l’auteur le dit lui-même :

La technique que j’ai employée par le passé pour la caricature éditoriale est souvent appelée « hachures croisées à l’encre ». C’est défini comme « deux groupes de lignes parallèles dessinées serrées et se croisant l’un l’autre à un angle de 90 degrés, appliqués sur les parties d’une image afin de marquer l’ombre et la lumière ». L’alternative, moins chronophage, utilise différents teintes et niveaux de gris sur un dessin à la ligne claire scanné puis modifié avec Photoshop. Dans les dernières années, je me suis davantage reposé sur les capacités des logiciels d’illustration pour ombrer mes caricatures. 2

Son domaine d’application est des variétés différentes de la production polygraphique.
Dans l’image, on peut considérer qu’un des tentacules du poulpe tenant un drapeau russe indique non seulement ​​l’identité nationale, mais aussi l’emplacement de la Russie dans la carte de cette caricature. La plupart des tentacules sont dirigés vers d’autres pays que la pieuvre souhaite et essaie de capturer : l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Biélorussie, l’Ukraine, la Géorgie, l’Azerbaïdjan. On peut également supposer que l’image de tentacules épaisse et massive sur le côté droit de la tête attire l’attention sur ​​la base, le fondement sur lequel est posé le poulpe (à savoir Russie), des tentacules plus subtils sur le côté gauche montrent une dispersion de forces.
La pieuvre a une double signification dans ce cas. Tout d’abord, le poulpe comme animal qui se déplace et saisit les objets avec ses tentacules. D’autre part, il est comme l’incarnation du mal. Par exemple, la pieuvre dans la culture populaire est associée à la pègre, la mafia, les sociétés secrètes, les sectes, etc. (voir à ce propos un des films de James Bond, Octopussy, réalisé par John Glen en 1983). Il y a une description du poulpe très caractéristique et significative dans le roman Travailleurs de la mer, écrit par Victor Hugo :

La pieuvre, c’est l’hypocrite. On n’y fait pas attention ; brusquement, elle s’ouvre. Une viscosité qui a une volonté, quoi de plus effroyable ! De la glu pétrie de haine. C’est dans le plus bel azur de l’eau limpide que surgit cette hideuse étoile vorace de la mer. Elle n’a pas d’approche, ce qui est terrible. Presque toujours, quand on la voit, on est pris. […] La pieuvre nage ; elle marche aussi. Elle est un peu poisson, ce qui ne l’empêche pas d’être un peu reptile. Elle rampe sur le fond de la mer. En marche elle utilise ses huit pattes. Elle se traîne à la façon de la chenille arpenteuse. Elle n’a pas d’os, elle n’a pas de sang, elle n’a pas de chair. Elle est flasque. Il n’y a rien dedans. C’est une peau. On peut retourner ses huit tentacules du dedans au dehors comme des doigts de gants. Elle a un seul orifice, au centre de son rayonnement. Cet hiatus unique, est-ce l’anus ? est-ce la bouche ? C’est les deux. La même ouverture fait les deux fonctions. L’entrée est l’issue. Toute la bête est froide. […] Pas de saisissement pareil à l’étreinte de ce céphalopode. C’est la machine pneumatique qui vous attaque. Vous avez affaire au vide ayant des pattes. Ni coups d’ongles, ni coups de dents ; une scarification indicible. Une morsure est redoutable ; moins qu’une succion. La griffe n’est rien près de la ventouse. La griffe, c’est la bête qui entre dans votre chair ; la ventouse, c’est vous-même qui entrez dans la bête. Vos muscles s’enflent, vos fibres se tordent, votre peau éclate sous une pesée immonde, votre sang jaillit et se mêle affreusement à la lymphe du mollusque. La bête se superpose à vous par mille bouches infâmes ; l’hydre s’incorpore à l’homme ; l’homme s’amalgame à l’hydre. Vous ne faites qu’un. Ce rêve est sur vous. Le tigre ne peut que vous dévorer ; le poulpe, horreur ! vous aspire. Il vous tire à lui et en lui, et, lié, englué, impuissant, vous vous sentez lentement vidé dans cet épouvantable sac, qui est un monstre. Au delà du terrible, être mangé vivant, il y a l’inexprimable, être bu vivant.

Il est connu que Poutine a dit à plusieurs reprises que l’effondrement de l’Union soviétique est la plus grande catastrophe géopolitique du xxe siècle. Et son ambition, étant l’une des personnes les plus influentes dans le monde, est de restaurer le « grand pays ». L’annexion de la Crimée fut le début du plan. Maintenant, l’excitation se répand dans le sud-est de l’Ukraine. Et nous pouvons supposer que cela n’est pas le but final de Poutine.

Un autre exemple de l’utilisation d’animaux comme symboles définis : l’ours, comme un symbole de la Russie.

Sans titre, Adam

Dans cette image, nous voyons l’ours, qui a mangé le miel d’une ruche, s’approchant d’un arbre pour piller une autre ruche qui est entourée par les abeilles. Il s’agit de la première « couche » de l’image. La deuxième « couche » de l’image : l’ours est la Russie, la première ruche est la Géorgie (événements de 2008), la deuxième ruche est la Crimée, et la couronne de l’arbre est la copie d’une carte de l’Ukraine. Donc, il s’agit de la situation politique des dernières années.

Dans l’article « “L’Ours russe” dans la propagande occidentale au cours de la Première Guerre mondiale », on considère l’image de l’ours comme l’image de la Russie. Par exemple, dans la propagande de la France et de la Grande-Bretagne, la Russie alliée est souvent dépeinte comme un ours, qui a reçu des connotations positives, portant principalement la vigueur. Dans la propagande allemande, la Russie, d’une part, est en contraste avec la Grande-Bretagne et la France, qui ont été accusées de trahir la civilisation européenne à cause d’une alliance avec les barbares. D’autre part, l’image de l’« ours russe » n’était pas la seule, parce que des membres de l’Entente ont été également représentés à l’aide des métaphores animales : la France comme un coq, un chat ou une grenouille, la Grande-Bretagne comme un lion ou un bouledogue. Dans l’image allemande satirique d’une carte européenne, l’Allemagne et leurs alliés (l’Autriche-Hongrie, l’Italie, la Bulgarie, la Turquie) sont représentés par des images de personnes (ainsi que les pays neutres Norvège, l’Irlande et la Suède), tandis que les ennemis sont représentés sous la forme d’animaux.

Pour déterminer la corrélation entre métaphores politiques verbales et non verbales, B. Bergen a analysé l’imagerie métaphorique dans les caricatures politiques qui sont apparues une semaine après les événements du 11 septembre 2001. Après l’étude de 219 caricatures politiques, B. Bergen démontre que les terroristes sont représentés sous la forme de cafards, et Oussama ben Laden est représenté sous la forme d’un rat gigantesque, ce qui est en corrélation avec la métaphore conceptuelle où les gens immoraux sont les animaux inférieurs 3.

Ainsi, il est clair que les images des animaux sont fréquemment utilisées pour créer des caricatures.

Comme déjà mentionné, en dépit de la représentation d’une caricature par des auteurs différents qui utilisent des styles différents, on voit souvent des symboles et des associations communs.

Par exemple, encore une fois, l’une des caricatures de Yuri Juravel, dans laquelle Poutine est associé à Hitler. L’expression connue « Hitler Kaput » est reformulée en Hitlerkaputin (où le nom de Poutine est clairement lisible). Hitler et Poutine tiennent dans leurs mains, comme les personnages de l’autocratie impériale, le globe et le sceptre avec l’aigle (dans le cas de Poutine, aux deux têtes).

Hitlerkaputin, par Yuri Juravel

Il convient également de prêter attention à la couverture de magazine letton ir, où Poutine est représenté à nouveau dans le style d’Hitler. La solution est intéressante : la célèbre moustache d’Hitler qui a été ajoutée à Poutine se révèle être le mot « Crimée ».

Couverture d’ir

L’association avec Hitler n’est pas accidentelle. Hitler avait aussi le rêve de créer un grand empire aryen, et c’est actuellement le même rêve « nazi » qui semble avoir captivé l’esprit de Poutine. Par exemple, l’ancienne secrétaire des États-Unis d’Amérique Hillary Clinton a comparé la délivrance de passeports russes aux habitants de la Crimée aux actions de l’Allemagne nazie avant la Seconde Guerre mondiale.


P.-S. Puisque je suis ukrainienne, il m’est difficile d’arrêter ici, parce que c’est une réalité dans laquelle je vis depuis ces derniers mois. Mes seules sources d’information sont Internet et les rares appels en Ukraine. En plus de cette base informationnelle, s’est ajouté un cours sur les images dans l’histoire. Je me suis donc découvert un grand intérêt pour les images et les relations délicates entre elles. Un de mes exemples favoris, qui est associé à la fois la révolution ukrainienne et aux liens entre les divers événements historiques, est une histoire de l’anneau non ouvert lors des Jeux olympiques d’hiver de 2014, à Sotchi, en Russie. On sait que, lors des affrontements dans le Maidan, à Kiev, des pneus brûlaient massivement en signe de protestation, mais aussi comme un moyen de protection, de défense et de barricades. L’édition polonaise de Newsweek a illustré cette situation très ingénieusement, en combinant ces deux événements en un seul et en posant la question d’actualité qui implique des relations politiques entre les deux pays. En plus, le titre est le suivant : « Jouet de Poutine », faisant référence, apparemment, non seulement aux Jeux olympiques (de nombreux médias décrivaient les Jeux olympiques comme un amusement personnel de Poutine), mais aussi à la situation en Ukraine et au rôle de Poutine dans cette dernière.

Sans titre

Igrzyska Putina, couverture de Newsweek Polska


  1. Carlo Ginzburg, Mythes, emblèmes, traces : Morphologie et histoire, 1989, Verdier. 

  2. The technique I’ve used for editorial cartooning in the past is often called pen and ink cross-hatching. It’s defined as “two groups of parallel lines which are drawn close together across each other, especially at an angle of 90 degrees, on parts of a picture to show differences of light and darkness”. The time saving alternative to cross-hatching is by using different tones and shades of grey atop a line drawing scanned into my computer and edited with Photoshop. In recent years I’ve relied more on illustration software to shade my cartoons. 

  3. Anatoliy Chudinov, Eduard Budaev, Metaphora v politicheskoi communicacii. 

By Ievgeniia Sokova, on August 21, 2014. Top.

© Human Fiction, some rights reserved