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Action – Creation – Critique

Avant les hippies, il y avait les poètes grecs, première partie

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Souvent quand on pense à des gens qui veulent vivre en rythme avec la nature, on pense aux hippies des années 1960s, ou aujourd'hui aux « bobos verts » qui n'achètent que du bio… Alors que, moi, personnellement, si j'adore manger bio et si je trouve la nature super géniale, j'étais curieuse de voir jusqu'où ces idées remontent. En fait, les sentiments de nostalgie pour une existence « plus proche de la nature » sont au fait aussi vieux que la construction des premières villes de l'humanité. L'exemple que je prends ici est celui des poètes gréco-romains : Théocrite, qui était grec et a inspiré Virgile, qui était romain. Théocrite a fondé ce qu'on appelle la poésie « bucolique » ou « idyllique » et a inspiré les Bucoliques de Virgile, une série de dix poèmes autour de la vie des bergers qui passent leur temps à se reposer, à faire de la musique et chanter des vers, et à aimer.

Naissance de la bucolique, une échappatoire idyllique

La poésie bucolique est un genre littéraire qui traite de la vie champêtre paisible et de la beauté de la nature. Elle est notamment représentée par des personnages comme les bergers (plutôt que des paysans) et montre une vie caractérisée par l'amour et les loisirs comme la poésie et la musique.

Développée depuis l'antiquité avec la représentation de personnages champêtres, ses prémices apparaissent dans la mythologie grecque. À cette époque déjà, le lien a été tracé entre bergers et musique. On le retrouve auprès du dieu Apollon ayant « gardé ses troupeaux de Laomédon (Iliade, XXI, 448) et ceux d'Admète en jouant de la flûte » 1 dans l’Iliade2. On connaît aussi Pan jouant de sa flûte qu'il a d'ailleurs enseignée au berger Daphnis (un personnage qui revient dans les œuvres de Virgile et Théocrite). Par leur présence dans les œuvres bucoliques antiques, ces dieux et demi-dieux (Apollon, Pan et Daphnis) donnent un cadre religieux et spirituel à la recherche de l'harmonie et l'amour à travers la poésie et la musique.

En écrivant ses Idylles, le poète grec Théocrite (né en 315 et mort en 250 av. J.-C.) en a fait un genre littéraire à part entière. Ses petites œuvres à l'honneur de la nature sont des petits poèmes narratifs, des monologues, des dialogues (sous forme de joute) ou bien des chansons.

La poésie bucolique est surtout caractérisée par une tension entre réel et idéal, des bergers qui passent la journée en profitant des loisirs des citadins et la réalité dure des exodes ruraux, par exemple. C'est surtout une vision de la campagne construite par et pour ces mêmes citadins, cherchant à se cultiver dans le temps accordé par leurs succès militaires et économiques.

À l'époque romaine, Virgile a repris les petites idylles de Théocrite dans ces dix églogues. Des poèmes un peu plus long que son prédécesseur, mais qui traitent néanmoins les mêmes sujets et en reprend même des noms (comme Corydon) ou des situations (comme la joute). De l’Empire romain jusqu’à nos jours, l’œuvre de Virgile est restée très importante dans l'éducation. L'univers bucolique est un thème qui a été repris par de nombreux auteurs au cours des VIIIe et XIXe et a même influencé l'imagerie chrétienne. Les thèmes bucoliques se sont également reproduits dans les pastorales de l'époque médiévale, de la Renaissance, et au-delà.

Locus Amœnus, Lieu agréable

La poésie bucolique se catégorise notamment par son cadre : le paysage sauvage idéalisé. Il ne s'agit pas de n'importe quel endroit dans la campagne. Théocrite et Virgile reprennent le concept de l'Arcadie. Dans l'élaboration des endroits connus comme des loci amœni, des « lieux agréables », l'environnement qu'ils créent représente un lieu véritablement à part du reste du monde. Il s’agit non seulement d’un bel endroit qui comprend des oiseaux, la proximité d'une source ou un ruisseau qui le traverse, mais aussi d'arbres et de pâture verte et d'une fécondité végétale et animale  3. Il se rapproche davantage du paysage sauvage et éloigné de la société que celui de la campagne et de l'agriculture.

Ces lieux pour se ressourcer de repos des bergers sont caractérisés notamment par deux éléments clés : l'image de l'arbre et de l'eau. Ils rendent le lieu paisible, car les ombres des arbres permettent de se protéger du soleil méditerranéen et les sources de se rafraîchir. On les constate déjà dans les Idylles de Théocrite. Dans son idylle « Thrysis le chanteur de Daphnis », ce personnage décrit la scène : « C'est une douce chose le murmure de ce pin, chevrier, qui joue près des sources » 4. Le poète parle explicitement du repos lors de la « Présence de Pan », où Daphnis qui « dors à terre, à même cette brassée de feuillages… corps qui goûte le repos » 5. C'est dans leur répétition chez Virgile qu'ils se standardisent  6. On trouve ce parallèle dans la deuxième églogue où Corydon parle de cette recherche du repos dans son monologue d'amour non réciproque : « à cette heure, les troupeaux eux-mêmes cherchent l'ombre et le frais » 7. Dans sa tristesse, Corydon ne veut pas se cacher et il reste sous le soleil qui est au zénith, mais les animaux cherchent l’abri d'un lieu de repos et de protection. Ménalque, lors de la troisième églogue, associe l'eau avec ce lieu de protection : « Douce est aux guérets la pluie ; aux chevreaux sevrés, l'arbousier » 8. L'importance de l'eau et de l'ombre pour se ressourcer est ainsi établie.

L'abondance

Tityre dit à Mélibée : « Ici, du moins, tu aurais pu te reposer avec moi, cette nuit, sur des feuilles vertes ; nous avons des fruits mûrs, des châtaignes moelleuses et du fromage frais en abondance ». L'endroit qui caractérise les scènes bucoliques est d'une générosité naturelle telle qu'on n'est jamais dans le besoin pour manger. Dans la troisième églogue de Virgile, Ménalque parle plus directement de la générosité de la nature : « Et voici chaque champ, chaque arbre est en gésine ». En expliquant que les champs et les arbres sont prêts à donner naissance, il implique qu'ils sont sur le point de donner des fruits et fournir plus que le nécessaire pour la survie des humains. Il continue en disant qu'ils sont dans « la plus belle saison » 9, ce qui permet d’imaginer l'arrivée des fruits et légumes par les paniers. Les anciens croyaient en quatre époques de l'humanité, le premier étant l'Âge d'or, une ère de bonté sans malheur, qui aurait été suivi par une série d'époques dégressives, où l'humanité descend dans l'immoralité et la cruauté  10. Le retour à l'Âge d'or n'est pas uniquement un retour de la gentillesse humaine, mais aussi un équilibre entre l’humain, l’animal et les ressources naturelles. Le narrateur (il n'y a pas de personnage), explique : « Spontanément, les chèvres ramèneront au logis leurs mamelles gonflées de lait… spontanément, ton berceau foisonnera d'une séduisante floraison » 11. Le berceau auquel le narrateur fait référence est celui de l'enfant qui est censé accompagner l'arrivée de ce nouvel Âge  12. Les chèvres qui viendront sans contestation avec leur lait sont un signe à la fois d'une complicité entre homme et animal, et la générosité des animaux à fournir l'alimentation de l'homme. Il est également écrit que les échanges de marchandises ne se feront plus parce que « toute terre produira tout » 13. Dans la vision du futur idéal ou dans l'image des bergers dans un repos idéal, la nature fournit ce qu'il faut non seulement pour survivre, mais aussi pour prospérer.


  1. Daniela Dalla Valle Carmagnani, Jacqueline Duchemin, Etiemble, Charlotte Vaudeville, « Pastorale », Encyclopædia Universalis, consultée le 12 mai 2014. 

  2. Robert Davreu, « Apollon », Encyclopædia Universalis, consultée le 6 juin 2014. 

  3. Voir Dominique Millet-Gérard, « Locus Ameonus », dans Le Chant initiatique, Esthétique et spiritualité de la bucolique, 2000, Ad Solem. 

  4. Théocrite, Idylles, trad. Maurice Chappaz et Éric Genevay, 2006, Slatkine, p. 41. 

  5. Ibid, p. 39. 

  6. Dominique Millet-Gérard, Le Chant initiatique, op. cit. 

  7. Ibid, p. 17. 

  8. Ibid, p. 33. 

  9. Ibid, p. 13. 

  10. Voir Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique. 

  11. Virgiles, Bucoliques, trad. Eugène de Saint-Denis, 1997, Société d'édition Les Belles Lettres, p. 43. 

  12. Avec cette prophétie de l'arrivée d'un enfant qui amène une nouvelle ère de bonté et abondance, certaines ont comparé aux « prophéties bibliques, les bénédictions attachées à la naissance d'un enfant, et même avec l'imagerie chrétienne, le retour d'une Vierge et la maternité finale ». Néanmoins, ce n'est pas la seule référence possible, car il « existait, à la fin de l'époque républicaine, toute une littérature prophétique ». Également, « dans l'Énéide, la Sibylle annonce de la même manière le retour d'une guerre de Troie. » C'est-à-dire que le motif de la prophétie était bien connu à l'époque de Virgile. De plus, « les différences avec le message chrétien sont, en effet, plus profondes que les ressemblances. L'enfant qui va naître… est incontestablement humain. » : « Quatrième églogue », Jean-Pierre Neraudau, dans Virgile, Bucoliques, op. cit, p. 38-41. Voir aussi H. Jeanmarie, Le Messianisme de Vigile, 1939, Librairie Philosophique. 

  13. Virgile, Bucoliques, op. cit, p. 45. 

By Laura Deavers, on August 28, 2014. Top.

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