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Action – Creation – Critique

Le Geek, un avatar contemporain de la folie, première partie

Dès mon plus jeune âge, je fus confronté à la culture numéricienne 1. Mon père m’a initié aux plaisirs vidéoludiques à cinq ans, avec Donkey Kong sur une console Atari VCS 2600. Quelques années plus tard, j’étais le seul enfant de mon école à posséder un PDA, cet ancêtre de nos actuels ordinateurs de poche. Je conserve également de cette époque une vieille Gameboy Pocket et une autre console de jeu portative entièrement dédiée au jeu russe Tetris.

Cependant, tout cela pourrait être dit de n’importe quel fils d’informaticien né au crépuscule des années huitante. Pourtant, cette culture me passionna alors qu’elle avait laissé mes frères relativement de marbre. Je ne me suis pas arrêté aux jeux vidéo, mais ai été un grand amateur de romans d’heroic fantasy et de science-fiction, de bandes dessinées… Enfin, mais non des moindres, j’ai développé des sites web depuis mes treize ans.

Je ne sais plus exactement à quand cela remonte, mais un jour j’ai rencontré le mot geek et ai réalisé que j’en étais un. Ce fut comme une révélation : il existait des gens comme moi, partageant mes goûts. Très tôt, j’ai également compris que cette culture naissante n’avait pas les faveurs de l’opinion publique. Le simple fait que nous ayons des liens plus ou moins prononcés avec l’informatique faisait de nous des êtres étranges pratiquant une forme de magie noire avec du code. À titre d’illustration, même un film plutôt bienveillant à l’égard des geeks comme Live Free or Die Hard représente les scènes de code sans utiliser la barre d’espace 2. Dans la même veine, nous sommes censés réparer les ordinateurs de notre entourage quoi qu’il advienne, y compris lorsque les problèmes surviennent sur des logiciels que nous n’utilisons jamais.

Ce n’est pas tout : la peur de l’inconnu aura poussé plus d’un à propager certains préjugés à l’égard d’œuvres majeures de la culture geek. Par exemple, Bernard Werber rapportait 3 une anecdote vécue alors qu’il était journaliste au Nouvel Observateur : « Quand j’ai dit que Tolkien était né en Afrique du Sud on m’a répondu “Oui mais alors il est raciste des noirs, et son livre c’est sûrement un truc pour l’apartheid.” » De même, il n’est pas rare que la presse à scandale tente d’établir un lien entre jeu vidéo et violence. Cette même presse est également friande d’un raccourci intellectuel entre passion et addiction.

Les geeks répondirent à ces attaques avec une créativité certaine. Certains politiciens ont tendance à assimiler Internet et pédopornographie dans leurs discours avant de présenter un projet de loi visant la censure de site web ? Les Internautes répondirent en inventant Pedobear, l’ourson pédophile chassant les enfants sur les réseaux. C’est devenu une habitude : les geeks essuient des attaques quant à leurs différences et ils répondent de façon farfelue, en jouant avec leurs différences. C’est si courant que l’industrie publicitaire fit le rapprochement avec le mouvement homosexuel, qui employait déjà les mêmes méthodes. « Geek is the new gay. »

Je souhaite explorer un autre rapprochement. On nous accuse de maladies mentales, d’addictions, et nous répondons en jouant sur cette image du fou. Et si la figure du geek était un avatar contemporain de la figure médiévale puis classique du fou ? Il ne s’agit pas tant d’observer une folie réelle, d’ordre médical 4, chez le geek, qu’une filiation de deux figures littéraires et iconographiques.

Pour ce faire, nous commencerons par l’étude d’une portion du champ lexical usuellement lié au geek. Ensuite, nous observerons sommairement la production autoparodique geek à l’aide des Non-humains5, de Lionel Dricot et de la série web du Visiteur du Futur6, de François Descraques. Enfin, nous clorons sur une Nef des fous contemporaine, The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy7, de Douglas Adams. Il est à noter que d’autres œuvres de la culture geek présentent une figure de la folie. Ainsi, les personnages de Sméagol (plus connu sous le nom de son double Gollum) dans la mythologie tolkienienne 8 ou de Luna Lovegood dans la saga Harry Potter9 sont exemplaires, mais ne traitent pas du geek comme figure de la folie. Dès lors, il ne sera pas pertinent de les étudier dans cette série d’articles.


  1. Je reprends ici le terme de Milad Doueihi qui se qualifie de « numéricien lettré » dans La Grande Conversion numérique, 2011, Points. 

  2. Len Wiseman, Live Free or Die Hard, 2007, 20th Century Fox, 129 minutes. L’ordinateur a beau exécuter une suite de zéros et de uns, le développement informatique se fait par le biais du code source, écrit dans un langage informatique compréhensible par l’être humain. Se passer d’espace pour coder est impossible. 

  3. Citation extraite du documentaire de Xavier Sayanoff et Tristan Schullmann, Suck my Geek! 2007, Canal+, 49 minutes. 

  4. Pour cette folie-là, je vous invite à consulter le blog de Yann Leroux, Psy et Geek. 

  5. Lionel Dricot, Les Non-humains. 

  6. François Descraques, Le Visiteur du futur. 

  7. Douglas Adams, The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy, Londres, 1979 à 1992, Pan Books. Entre autres adaptations, nous nous servirons de Garth Jennings, The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy, Buena Vista Pictures, 110 minutes. 

  8. Son traitement le plus complet étant dans J. R. R. Tolkien, The Lord of the Rings, 1954 à 1955, Allen & Unwin. 

  9. J. K. Rowling, Harry Potter, 1997 à 2007, Bloomsbury Publishing. 

By Alexandre Ultré, on September 4, 2014. Top.

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