Human Fiction

Action – Creation – Critique

Avant les hippies, il y a avait les poètes grecs, seconde partie

Otium Psychedelic, par Justin Fucci

L’Otium, Musique et poésie

Chez Virgile, l’otium est une « réhabilitation » qui se diffère de « la vanité du “divertissement” » 1. Cela peut être dans un domaine physique, comme du sport, ou dans un domaine intellectuel, comme la musique et la poésie. À tout niveau, qu’il s’agisse du corps ou de l’esprit, une transformation spirituelle y est associée. Dans un entretien, l’historien du sport Georges Vigarello fait le lien à notre époque entre le sport et la morale, et pour lui cela constitue un repère religieux dans une institution de loisir autrement laïque :

… comment Coubertin parle de la morale sportive. Il fait une référence très centrée sur la noblesse ancienne… Il parle aussi de la Grèce en disant que cette morale était la manifestation du citoyen. Il est beaucoup plus centré sur les Grecs que sur les Romains. Mais il dit une chose importante : nous avons besoin de morale… Pour moi, le loisir et le sports peuvent apporter cet appui moral… au sens de : « nous jouons parce que nous pouvons grandir » 2.

Si nous pouvons grandir en jouant, on peut aussi grandir en faisant de la musique et de la poésie. Les loisirs chez les Grecs intègrent des repères moraux qui permettent non seulement à l’Homme de se détendre, mais aussi de se développer. Ce que M. Vigarello explique s’applique également aux loisirs de l’esprit. Ils permettent à l’individu de se cultiver en adhérent à certaines règles de comportement, de savoir-être. Dans l’Empire romain, l’otium consistait aux activités du temps libre, que ce soit les jeux, les spectacles ou les grands repas. Il s’opposait au negotium et au *militia, le premier signifiant le travail, et le second indiquant l’activité de guerre. L’otium représente l’activité hors le travail en temps de paix.

En fait, certaines parties de la société romaine ont découvert le concept de l’otium dans leur lecture des Grecs 3. Des paysans déplacés en ville et des aristocrates enrichis des conquêtes de la Méditerranée orientale, retrouvent du temps libre considérable : « Sous l’influence des philosophes grecs que, dans leurs loisirs, les aristocrates découvrent, l’otium devient synonyme, pour les plus aisés, d’une nouvelle philosophie de vie » 4. Ils se rendent compte que l’esprit a besoin du repos, mais ce temps répit ne serait pas uniquement une oisiveté non structurée, ni réservé pour les élites, mais il serait pour tout le monde une façon d’ordonner leur temps libre avec des jeux, des bains, des repas, et notamment des lectures et de l’écriture. « Le loisir… justifie la vie elle-même, car il permet à l’homme de se ressourcer en cultivant son intelligence et d’avoir une réflexion élargie sur l’humanité » 5. Sénèque encourage cette activité cultivatrice en évoquant les conséquences de ne pas se reposer : « Quand l’effort se prolonge trop, il entraîne une sorte d’usure et de dépression de l’intelligence » 6. Le loisir serait le moment de faire usage de son temps pour faire ressourcer son esprit sans tomber dans l’ennui et cultiver une meilleure compréhension de la vie. L’intérêt des élites romaines pour le champêtre n’est donc pas un hasard : ils aimaient se sauver à la campagne dès que possible pour échapper à la vie urbaine. On voit la manifestation de l’otium dans la poésie bucolique par les loisirs des personnages : la musique instrumentale et le chant.

L’accès à la nature par la musique

Dans l’idylle « Thyrsis le Chanteur de Daphnie », par exemple, le personnage de Thyrsis commence en décrivant ses alentours, qui correspondent aux attributs du locus ameonus : « C’est une douce chose le murmure de ce pin, chevrier, qui joue près des sources, mais douce aussi est ta flûte… » 7. Nous voyons immédiatement la comparaison entre le froissement des arbres et la musique, une métaphore entre la beauté de la culture et la beauté de la nature.

L’arbre et la musique se retrouvent encore liés dans la première églogue de Virgile, où Mélibée commence : « Toi, Tityre, étendu sous le couvert d’un large hêtre, tu essaies un air sylvestre sur un mince pipeau » 8. On observe Tityre qui joue sa flûte sous l’arbre, mais il se peut qu’il y ait un rapport plus profond entre la musique et la nature ici. Cette même phrase, traduite par Timothy Saunders vers l’anglais, donne littéralement : « Toi, Tityre, étendu sous le couvert d’un large hêtre, tu songes aux muses des bois avec ton mince pipeau ». L’idée de songer vient du meditaris dans le texte, deuxième personne du pluriel de meditare, qui signifie méditer, penser à ou réfléchir à quelque chose. Cela signifie qu’en jouant sa musique, il réfléchit sur la nature qui l’entoure. Il prend connaissance des alentours par sa musique. Tout en apprenant des choses à la nature : « Tu apprends au bois à redire le nom de la belle Amaryllis » 9. Sa musique de pipeau, qui rebondit des arbres qui l’entourent, sera un moyen de faire chanter les bois. Dans les mots de Saunders :

« La nature résonnant de l’environnement dans lequel Mélibée rencontre Tityre est signalé surtout par le verbe resonare, qui fait que le bois « re-écho » la chanson de Titrye » 10.

L’idée d’un écho ou d’un résonnement, couplé avec celui d’une réflexion méditative, implique un rapport symbiotique avec la nature. Joue de la musique aux arbres, c’est communiquer avec ces derniers. La musique permet de contempler, réfléchir sur voire d’établir un lien affectif et spirituel avec la nature qui nous entoure.

Conclusion

J'aimerais rappeler ici ce que j’ai relevé brièvement au début de la première partie : l’apparition de ces textes bucoliques correspond bien à l’apparition des villes. Il y a, à la fois, le niveau d’éducation des Citadins qui leur permettait d’écrire et de lire de tels écrits et le fait que la campagne pour eux est devenue un lieu de détente où ils s’échappaient de leur quotidien. Il est pour cette raison qu’on ne peut pas dire que le portrait des bergers soit réaliste, par exemple. CLément Fucci indique que ceci est le même cas pour la pastorale : « Cela se retrouve dans un genre littéraire plus récent, la pastorale, notamment la comédie pastorale du xviiie siècle, divertissement poétique de la noblesse et harmonie universelle entre les êtres de différentes conditions et caractères. William Empson explique que parmi les conventions de la pastorale, l’exigence d’une solidarité entre les “classes” est l’une des plus importantes » 11.

L’intérêt de ces textes est donc de rendre compte de qui glorifie le monde rural et pourquoi. Dans ce contexte, il paraît logique qu’on idéalise plus facilement un monde qu’on n’est pas obligé de vivre tous les jours. On peut se dire le même de nos vacances aujourd’hui —les endroits que nous visitons ne sont pas vécus de la même manière par les habitants que par les touristes.

Autrement, ce qui me frappe dans ces textes bucoliques, qui diffère pour moi du tourisme moderne, c’est la façon d’idéaliser les lieux et d’y vivre ses moments de détente. Aujourd’hui, en vacances, on est souvent pris par l’idée qu’il faut voir des choses et les prendre en photo. Mais pour quelqu’un à l’ère de Virgile, il paraît que l’important aurait été de profiter de ce ressourcement que la nature peut nous proposer. Dans tout cela il y a un élément spirituel important, qu’on se repose le corps dans la nature et renouvelle l’âme par la musique et la présence des esprits 12. La même chose apparaît pour les moments de loisir. Ce ne sont pas des loisirs passifs, mais elles nous font construire notre intellect.

Ce sont des réflexions à faire la prochaine fois qu’on part en vacances ou qu’on se repose : de choisir ce qui serait le plus important, d’avoir des photographies pour la famille ou de se renouveler en vivant des moments de calme et de loisir cultivateur. Il n’y a pas un meilleur choix universel, et les deux peuvent coexister. Le plus important, c’est que nous pouvons rester conscients de nos activités tout au long de la vie, et nous demander ce qu’ils nous apportent à nous et aux autres.

En tout cas, pour la rentrée 2015, j’espère que vous avez pu passer des vacances d’été reposantes, pour ensuite reprendre le travail urbain de manière plus productive !


  1. Dominique Millet-Gérard, Le Chant initiatique, Esthétique et spiritualité de la bucolique, 2000, Ad Solem, p. 17. 

  2. Jean-Noël Robert, « Entretien avec Georges Vigarello », L’Empire des loisirs, 2011, Les Belles Lettres, 2011, p. xix. 

  3. Malgré l’influence des Grecs, on ne peut pas confondre l’époque grecque avec celle de l’Empire romain : « Les pratiques du temps libre sont très différentes, dans leur signification (et même, souvent, dans leur expression) dans la Grèce antique et dans la Rome impériale », Jean-Noël Robert, « Avant-propos », L’Empire des loisirs, supra, p. vii. 

  4. Jean-Noël Robert, « Regards sur les loisirs », L’Empire des loisirs, supra, p. 2. 

  5. Ibid, p. 4. 

  6. Sénèque, « Une nécessité pour l’homme », Jean-Noël Robert, L’Empire des loisirs, supra, p. 5. 

  7. Théocrite, Les Idylles, trad. Maurice Chappez et Éric Genevay, 2006, Éditions Slatkine, p. 41. 

  8. Virgiles, Bucoliques, trad. Eugène de Saint-Denis, 1997, Société d'édition Les Belles Lettres, p. 7. 

  9. Ibid. 

  10. « The echoic nature of the environment within which Melibeous encounters Tityrus is signalled most overtly by the verb resonare which has the woods ‘re-echo’ Tityrus’ song », Timothy SAUNDERS, Bucolic Ecology: Virgil’s Eclogues and the Environmental Literary Tradition, 2008, Gerald Duckworth & Co. Ltd, p. 83. 

  11. Clément Fucci, remarque laissée lors de la relecture de cet article. 

  12. Encore une pensée de Clément Fucci me semble pertinente à garder : « C’est là toute la différence avec le loisir vacancier de notre époque : pour eux, c’est un rituel spirituel, intellectuel et social, pour nous, c’est une pure consommation, un rituel absurde, sans épaisseur ni richesse, bouger, voir, partager via les technologies, instruments de la machine économique tentaculaire, pour engraisser encore et encore les fortunes… » 

By Laura Deavers, on September 18, 2014. Top.

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