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Action – Creation – Critique

Le Geek, un avatar contemporain de la folie, deuxième partie

Il est assez difficile de définir ce qu’est un geek. Dans la culture populaire, c’est un passionné d’informatique qui ne fait rien comme les autres et peut rester des heures durant devant un écran d’ordinateur. Puis comme plus ou moins tout le monde maintenant utilise l’ordinateur pendant des heures pour travailler, jouer ou procrastiner, il est d’usage de réserver ce terme à ceux qui se montrent un peu plus doués que la moyenne, ou un peu plus intéressés, vis-à-vis de l’outil informatique. Le tout agrémenté d’un archétype aussi caricatural que coriace.

Les geeks, eux, préfèrent insister sur une image du passionné, quoique tout en jouant volontiers avec l’archétype. Cette définition semble se confirmer lorsque l’on traverse l’Atlantique, puisqu’en argot américain on parle davantage de computer geek, de science geek… mais aussi de literature geek ou de history geek. Un tel usage de ce terme le rapproche assez fortement du « fada de », à quoi on adjoindra tout de même un certain ensemble de références communes.

Au-delà d’être tous deux des termes argotiques, les mots « geek » et « fada » sont étonnamment proche par leur étymologie 1. Ainsi, si « fada » nous vient par l’ancien provençal du latin fatuus, insensé, « geek » est un emprunt de l’anglais médiéval à l’allemand. Le mot apparaît en 1515 sous la graphie « geke », chez Alexander Barclay en 1515, où il se rapporte à l’idiot, au dupe. On le trouve ensuite sous la plume de William Shakespeare avec une autre graphie, « geck », et dépeignant la cible de dérisions, de moqueries. Cette origine est par ailleurs à rapprocher du mot néerlandais « gek », qui signifie fou, mais pas dans son sens clinique.

Le mot prendra sa forme finale en arrivant en Amérique au dix-neuvième siècle, où il se référera à un monstre de foire effectuant des actes impressionnants. À la fin du vingtième siècle, l’argot américain effectuera un rapprochement étonnant entre ce que nous appelons des « rats de bibliothèque » et ces monstres de foires. Plutôt que de se plaindre de cette appellation, les geeks la revendiqueront en lui donnant une tonalité fortement méliorative et dénotant la passion.

Le quasi-synonyme « nerd » a suivi un parcours similaire 2. Tout d’abord, le mot « nuts » désigne un fou ou un crétin, mais aussi une certaine partie de l’organe génital masculin. Pour éviter la confusion avec ce second sens jugé vulgaire est apparue la forme « nerts » qui dériva par la grâce du jargon lycéen américain en « nerd », se référant aux « intellos », avec tout ce que cela peut avoir de négatif pour certains. De la même manière, le terme fut repris par les intéressés, avec toutefois un succès moindre que pour le mot « geek ».

D’autres termes sont à rapprocher du geek. Par exemple, on peut citer le hacker3, ayant pour particularité une utilisation créative de la technologie ou, à l’opposé, une variante moins technophile et japonisante, l’otaku. Ce dernier terme, composé du chez soi (宅, taku) assorti d’un préfixe honorifique (お, o-) et désignant un individu pratiquant beaucoup d’activités d’intérieur (jeux vidéo, lecture), était il y a quelques années malheureusement associé dans la presse occidentale à une autre réalité, celle du hikikomori. Or ce dernier mot désigne une pathologie psychosociale qui s’est développée dans la seconde moitié du vingtième siècle au Japon en conséquence de la très forte compétition scolaire et d’un système d’éducation basé sur un mélange de brimades scolaires et d’enfant roi dans la cellule familiale, dont les symptômes sont un enfermement physique et psychique pouvant se prolonger plusieurs années.

Une telle association d’idées n’est hélas pas à chercher du côté d’une incompréhension de la culture japonaise, en témoigne le mot inventé « nolife ». Il est important de noter que ce mot n’existe pas chez les Anglo-saxons et ne se retrouve que sous la plume de journalistes français. Fort heureusement, la récente popularité de la culture geek a raréfié cette image qui stigmatise maintenant davantage la personne qui l’utilise que ceux qu’elle cible.

On comprend dès lors aisément combien la culture geek s’est construite sur l’exclusion. Les geeks étant joueurs, ils ont tiré profit de cette image extrêmement péjorative et ont su à chaque fois la transformer en une identité un peu loufoque d’individu habité par son domaine de prédilection qui ne se prend pas au sérieux et pourtant compétent. En guise d’illustration, observez comme les animateurs de l’émission S.C.U.D.S4 ont joué le rôle stéréotypé du célibataire coincé ne sortant guère que pour aller au cinéma.


  1. Pour l’étymologie de « fada » : Alain Rey (dir.) et coll, Dictionnaire historique de la langue française, 2010, Le Robert. Pour celle de « geek » : ibid. et Laurent Suply, « Geek”, tentative d’étymologie », Suivez le geek. 

  2. Entrées « nerts » et « nerd » du Wiktionnaire anglophone et entrée « nerd » de la Wikipédia. 

  3. Il ne faut pas confondre le hacker avec le pirate informatique, ou cracker chez nos amis anglo-saxons. 

  4. S.C.U.D.S était une émission de débats sur la culture geeks, par des geeks, proposée par la chaîne Nowatch.tv qui a fermé ses portes en 2013. On peut cependant retrouver les premiers épisodes de l’émission sur http://scudstv.blogspot.fr

By Alexandre Ultré, on September 25, 2014. Top.

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