Human Fiction

Action – Creation – Critique

Le Geek, un avatar contemporain de la folie, troisième partie

La culture geek est grandement issue de l’exclusion. Il s’en suit un langage volontiers obscur, emprunt de jargon et de références cachées. On trouvera alors, par exemple, de nombreuses blagues relativement peu compréhensibles et jouant de cette incompréhension qu’en auront les non-geeks. On peut citer par exemple la très célèbre « Il y a 10 sortes de personnes : celles qui comprennent le binaire et les autres. » Cependant, il ne faut pas y voir un quelconque élitisme, mais plutôt la marque d’une reconnaissance mutuelle. Du reste, la culture geek ne toucherait pas le grand public comme elle le fait si elle n’était qu’obscure.

À vrai dire, ce qui caractérise avant tout la culture geek, c’est ce jeu sur l’image qui en est perçue par le grand public, ce dialogue permanent autant avec la culture populaire qu’avec la culture universitaire. C’est une culture qui investit massivement le cinéma, la bande dessinée, le jeu vidéo et la littérature, principalement dans des genres comme le fantastique ou la science-fiction. C’est une culture qui joue tout particulièrement avec les canons, avec les codes. Dès lors, puisqu’il y a un stéréotype du geek, peu importe sa ressemblance douteuse avec la réalité, la culture geek jouera de cette caricature.

Prenons un premier exemple avec la nouvelle de Lionel Dricot, Les Non-humains1. L’ouvrage raconte la rencontre entre Vista, une jeune fille issue de la haute société, et Lilo, un geek. Je ne résiste pas à l’envie de vous en citer ce passage :

Soudain, elle le vit. Une ombre décharnée, tête nue et hirsute, se découpant dans la pleine lune crépusculaire. Figée par la terreur, elle tenta de pousser un hurlement qui mourut dans sa gorge pâle et délicate. Aucun doute, c'était bien vers elle qu'il s'avançait. Bientôt, elle serait à sa portée et alors…
— Mademoiselle…
Elle se retourna pour fuir, paniquée, mais une main ferme se posa sur son épaule.
— Voulez-vous installer Linux mademoiselle ?

Dans cette nouvelle délicieusement absurde, on trouve de tout : des vampires, des calembours sur les noms de logiciels connus, un canard (en référence au célèbre jeu Duck Hunt), etc. Cependant, bien que cette œuvre semble être, du moins dans les scènes se déroulant chez Lilo, une collection de références dont l’alignement rappelle le langage du fou, qui parle tout le temps, mais pour ne rien dire, il apparaît clairement que Les Non-humains questionne un certain manque de diversité culturelle et d’ouverture à la culture geek. Au final, le fou n’est pas tant le geek que celui qui refuse à ce dernier la possibilité d’exprimer son identité, ici représentée par une caricature outrancière.

Pourtant, la culture geek rend compte d’un lien entre elle et la folie. Prenons l’exemple du Visiteur du futur2. Les premiers épisodes se déroulaient toujours selon le même schéma : Raph, un jeune homme ordinaire, est sur le point d’effectuer une action tout à fait banale (jeter une canette de soda à la poubelle, manger une part de pizza…) quand un homme apparaît (au sens propre) et lui demande de ne surtout pas effectuer cela parce que, sinon, « voilà ce qui va se passer ». S’en suit une explication d’apparence logique, mais hautement improbable où s’enchaîne une série d’événements aboutissant toujours sur une fin catastrophique : Paris détruit par une gigantesque explosion, le cannibalisme généralisé, mise en place d’un « état d’anarchie dictatoriale » (sic), etc.

Ce running gag, au-delà de pasticher le thème du voyage dans le temps fait furieusement écho à l’étymologie du mot « fou ». En effet, le discours du Visiteur ressemble à celui d’un fol, d’une outre remplie de vent, et s’il n’apparaissait et ne disparaissait pas à l’écran, on croirait du Visiteur qu’il n’est qu’un sans-abri ayant trop abusé de la boisson.

Ce lien à l’image du fou devient transparent dans le septième épisode, « La Réalité », où le Visiteur se réveille dans un appartement du vingt et unième siècle. Pour une fois, il est propre, n’a pas de cicatrices et porte des habits que l’on peut juger ordinaires. Une jeune femme entre alors dans l’appartement et parle d’événements de la vie quotidienne : les courses, la visite d’un couple d’amis… Le Visiteur étant fortement dérouté par tout cela, la jeune femme oriente la discussion sur une maladie mentale dont souffrirait le Visiteur, affirme que « tout ça, c’est dans [sa] tête ». Heureusement pour le spectateur qui commençait à s’attacher à cet univers loufoque, il s’avérait que cet épisode était une tentative de torture psychologique de la part de la Brigade temporelle, une police régulant les modifications de la ligne du temps et souhaitant comprendre les actions du visiteur. Il n’empêche que le lien est explicitement établi : si le Visiteur ne souffre pas d’une pathologie mentale, il est effectivement une image de la folie.

Par la suite, on en découvre davantage sur l’époque du Visiteur, et cela s’avère pire que ce qu’il avait annoncé : la Terre est ravagée par des pluies acides et les rejets radioactifs de centrales qui ont explosé, l’humanité vit sous le sol et le monde est infecté de zombies. Pas si fol, le Visiteur…

Ce dernier point nous permet d’évoquer les zombie walks, lointains descendants des carnavals médiévaux. Dans ces rituels d’inversions, ce n’est plus l’ordre social qui est bouleversé, mais la vie tout entière puisque les morts envahissent les rues. Ces marches se déroulent essentiellement dans les grandes villes occidentales et sont un grand moment d’expression de l’identité geek, à l’instar par exemple du Jour des serviettes, en l’honneur de l’œuvre de Douglas Adams, The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy3.


  1. Lionel Dricot, Les Non-humains. 

  2. François Descraques, Le Visiteur du futur. 

  3. Douglas Adams, The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy, Londres, 1979 à 1992, Pan Books. 

By Alexandre Ultré, on October 16, 2014. Top.

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